Mon père est parti

Mon père est parti avec des secrets, des souvenirs

Mon père m’a laissé avec des regrets, des souvenirs

Souvenirs communs, souvenirs perdus, souvenirs oubliés

Secrets enfermés, secrets perdus, secrets oubliés

Regrets à jamais, regrets non exprimés, regrets

 

Mon père est parti

 

C’est long et c’est court une vie

C’est court et trop court de la partager

Le temps est fugace, le temps d’une vie

Le temps nous agace, le temps léger

 

Mon père est parti, et avec lui un pan de vie

Mon père m’a laissé des trésors de vies

Chaque jour une leçon, un enseignement

Chaque jour encore, un souvenir latent

 

Nos vies se mêlent et s’entrecroisent

Nos fils se tissent et se séparent

Nos vies ne sont qu’instants volés

Jusqu’à mesurer ces instants envolés

 

Mon père est parti

 

Avec lui tous ces bruits

Sourires, rires et cris

Paroles douces et silence

Désormais l’absence

 

Mon père est parti, J’ai pu lui dire merci

Et encore aujourd’hui, même sans voix

Je le remercie

Orphelin

 Orphelin. Un mot qui semble tellement ancien, tellement littéraire, sorti tout droit du fond de nos cours de français, de nos livres aux pages pleines d’extraits d’œuvres de notre littérature française et puis un jour, le voici qui nous explose en pleine face. C’est une étape étrange à franchir, celle de n’avoir plus de branche à laquelle se raccrocher, celle du silence des voix chéries, celle où il n’y a plus de fil conducteur dans notre histoire. On nait, on grandit, on vit dans une structure bien établie et même si nos pas d’adolescent puis d’adulte nous éloignent dans cette quête du temps, cette jouissance de l’infini et du monde qui s’ouvre à nous, on sait qu’ils sont là. Fatiguant, lassant, pénible de leurs conseils, de leurs histoires sans cesse répétées. Oui, mais ils sont là, nos parents. Et pus un jour, tout s’écroule. Parfois violement, parfois dans des longueurs de maladie, mais la chute est la même. La prise de conscience est la même. L’histoire, mon histoire a perdu ses narrateurs.

Dans notre monde numérique, où le temps semble maitriser le temps, ce simple rappel de la seule intelligence de nos vies nous éclate à la figure. Orphelin. Paumé à chercher dans les tiroirs des visages sur des vieilles photos dont on m’a dit mille fois le nom et que mille et une fois mes neurones n’ont pas enregistré l’information.  Emu à relire des vieux courriers, à décrypter l’histoire de la vie d’avant ma vie. Leurs voix résonnent encore dans ma tête. La lecture des écritures sur des vieux cahiers, sur des pots de confitures, apportent leur nostalgie. Orphelin. Pinocchio sans Gepetto. Il n’y a plus de fil qui nous rattache, nos mouvements sont libres, désordonner, mais fiers d’avoir été longtemps éduqués, et avec l’envie d’en être digne aussi et surtout. Ce ne sont pas des pages qui se tournent, c’est un livre entier. Enfoui pour l’éternité aux archives, scellé sous le marbre froid et gris d’un cimetière. Et comme des coups de poignard, des lettres, des dates, des photos en lettres dorées sur la stèle.

Là est mon histoire, celle de ma vie, celle qui m’a faite jusqu’à aujourd’hui. Parce que non, l’histoire n’est pas finie. La vie n’est pas un long ruban, elle est un arbre dont les racines sont en terre et les branches grandissent chaque jour vers le ciel à grands coups d’expériences, blessées par les coups de vents, les tempêtes, les tumultes, mais chaque blessure se pare d’une nouvelle cicatrice et d’un nouveau départ. Les branches de l’arbre regardent vers le ciel, elles ont puisé leur énergie dans les racines souterraines, s’en souviennent mais continuent de grandir la tête haute en regarder vers demain. Orphelin. Mais vivant. Apprendre, se relever, comprendre, digérer, accepter, grandir, se souvenir mais grandir encore. Ce livre est clos, d’autres pages seront à écrire, d’autres étapes, sans oublier jamais le sens de l’écriture ni les leçons apprises dans ces chapitres premiers d’un tome refermé.

Merci à mes parents d’avoir fait de moi ce que je suis et non ce que je fuis.      

Le temps de Noël

 

Le temps de Noël, c’est l’ouverture des souvenirs. Comme des cadeaux qui s’en viennent du fond de nos mémoires réchauffer nos cœurs et mesurer les chemins parcourus. Dans un monde où tout va très vite, trop vite, il est bon de profiter d’une maison endormie pour se poser dans le silence et laisser voguer nos souvenirs. La magie de l’existence c’est aussi de ne pas en connaitre la durée. La magie de l’âge, c’est de pouvoir mesurer les chemins parcourus. Cela passe tellement vite. Hier encore, la table était pleine, des sourires, des rires, des saveurs, des odeurs, autant d’étincelles de joies. Les années ont passé, les tiroirs à souvenirs étant ce qu’ils sont, ils ne peuvent tout garder. Parfois ils enjolivent, parfois ils oublient certains détails, parfois ils romancent, pourtant il y a toujours un fond de vérité dans ces tiroirs-là.

De mon enfance, je revois certains Noël, certains cadeaux, certains jouets. La table était assez classique, la famille autour dans la petite maison. Je n’étais pas pauvre. Mes parents l’étaient. Ils ont fait en sorte que nous ne manquions de rien. Quand nos assiettes contenaient de la viande, les leurs contenaient des légumes, le jardin toujours présent était un allié. L’art des conserves aussi. Nous vivions aussi dans des époques moins tentatrices, nous n’étions pas demandeurs. Nous allions rêver devant les vitrines et les rayons des Nouvelles Galeries ou du grand Carrefour avec leurs sapins plus modestes qu’aujourd’hui, des automates de cette époque-là et surtout, pour moi, un grand réseau de trains électriques fonctionnel puisque personne n’osait en ces temps-là y toucher. De mes jouets vedettes dans ces souvenirs, il y a bien sûr mon premier vélo, mes patins à roulettes qui n’étaient pas encore roller, une grue en métal, des panoplies de Zorro ou bien de motard de la police, des boites de cowboys et d’indiens en plastique, un tir au pigeon et sa carabine à flèche, ... Je me souviens aussi de mes briques en plastiques qui n’étaient pas des LEGO, trop cher pour la bourse du père Noël mais qui auront été longtemps mes compagnes de jeu, prolongement de l’imagination, concrétisation et apprentissage de constructions. Maisons, avions, vaisseau Eagle du feuilleton Cosmos 1999…. L’ère du non numérique, où jouer était souvent extérieur, une route dans le tas de sable et quelques autos, ou bien un canyon creusé dans la terre pour que les Indiens puissent attaquer ces pauvres cowboys et leur diligence. Genoux écorchés pas les chutes en patins à roulettes, les protections n’existaient pas. Quand le pantalon cédait un morceau de tissu au trottoir en ciment, c’était une belle pièce de raccommodage qui venait le prolonger. Pansement sur le tissu, sans que cela ne s’appelle patch ou autre. Oui, nous vivions simplement et heureux, tout simplement.

Il n’y a pas de nostalgie, juste un rafraichissement à se rappeler ces moments. Cela permet aussi de se replacer dans un vrai contexte, celui du peu, celui du juste, celui du vrai. Rien d’artificiel. Un bout de bois, quelques clous, une ficelle et voilà un bateau prêt à transporter ces petits soldats à jamais figés dans leur posture. Aujourd’hui, revoir certains de ces jouets au grenier, chez les brocanteurs ou les sites d’annonces, c’est le plaisir de revenir le temps de quelques pensées en enfance. De réaliser que l’on jouait de peu et avec peu mais surtout, qu’on se construisait, qu’on se réalisait dans nos jeux, sans pile, sans électronique, sans réalité virtuelle. Etrange association que ces mots mis ensemble : réalité virtuelle. Dans nos jeux, l’intelligence n’était pas artificielle mais bien réelle, elle se développait par le jeu, par la réflexion, par l’arrêt brutal d’un « à table » impératif. Le temps de cette pause obligatoire était aussi le temps de réfléchir à se qu’on pourrait faire après. Chercher au rebut un bout de carton pour faire un pont, piquer un trancher pour couper du polystyrène qui trainait, devenir un trappeur armé de sa carabine à flèche traquant les merles dans le vaste jardin, battre son record de tour de maison en patins à roulettes, … Moments simples et heureux, mais au fond, les plus grands plaisirs ne sont-ils pas, aujourd’hui encore, les plus simples ?        



 

Septembre est parti et avec lui des pages se sont tournées

Septembre est parti et avec lui des pages se sont tournées. Pas les plus faciles, pas les plus simples, de belles pages, tout simplement. « Les sanglots longs des violons de l’automne bercent mon cœur d’une langueur monotone » disait le poète. Décidément, cette saison apporte son spleen. C’est peut-être pour cela que l’automne rime avec monotone ou bien inspire tant de mélancolie. L’automne, cette saison où la nature se pare de mille couleurs, peut-être pour nous faire oublier qu’en ces instants, nous rangeons au placard nos mille couleurs d’été. La clôture de la belle saison, comme nous avons l’habitude de le dire. La clôture de belles pages de vies surtout.

Retour de congés maussades, la météo ayant choisi de se reposer et de pleurer bien tôt cette année. Moral déjà atteint de cette page estivale sans chaleur ni baignade. Comme pour reprendre très vite ces courses effrénées, trop effrénées, de nos vies trop actives, les événements s’enchainent. Fidèle compagnon de plus de quatorze ans, un brin amaigri, comme chaque été passé à courir et gouter aux lézards, tu as quand même pris tes dernières forces pour nous faire bon accueil et se faire câliner. L’un et l’autre, avec ta malice et ta douceur qui ont creusé de profonds sillons dans nos cœurs. Loin de nous d’y voir des adieux, plutôt la joie des retrouvailles. Hélas, le lendemain n’avait pas la même figure. Miaulements étranges, gonflement du corps, direction les urgences vétérinaires. Les pensées plutôt sombres, les inquiétudes, les heures qui n’avancent pas vers ce foutu rendez-vous, celui des premiers résultats. Celui des larmes. Celui des choix. Te laisser partir. Ne pas te laisser souffrir. Un choix difficile. Un choix. Apaisé, tu t’es endormi à jamais dans ton corps, tu es toujours bien vivant dans nos têtes, nos espaces. Le regard te cherche encore dans le jardin, sur le lit, le canapé ou les chaises. Tu t’appelais Géo et tu t’appelleras toujours Géo. Au fond de moi, je suis sûr que quelque part, dans un autre espace, nous nous retrouverons. Tant de complicité, de douceur, de compréhension, tant de liens si forts durant ces années, même au plus sombre de ma propre vie ne peuvent rester ainsi.

Automne non monotone, un autre orage affectif, il tonne encore et gronde dans nos cœurs. Une autre page, plus longue celle-ci, vingt ans. Vingt ans à profiter d’une bulle aux portes de la nature, vingt ans à construire des relations, à découvrir des paysages, à randonner, à déguster des spécialités, à tester de nouvelles recettes, à vivre au plein air. Vingt ans non monotones, peuplés forcément de vies, de chagrins et de rires, peuplés de visites, de partage, de retrouvailles. Vingt ans à voir aussi les transformations d’une société, d’un modèle. Petit à petit les plus modestes s’en vont, les plus riches arrivent. Cherchent-ils à revivre le temps des cabanes de l’enfance dans les achats des plus gros bungalows ? Exit les jeunesses sous tentes, le temps des premières vacances sans les parents, des premières libertés entre fêtes de Bayonne et de Dax. Exit les caravanes sorties de leur torpeur pour quelques semaines d’air iodés, d’engueulades à monter l’auvent, d’odeurs anisée de grandes tablées de campeurs, de rires et de bonne humeur. Place à l’hôtellerie de plein air, les alignements de baraques sur roues, toutes plus grandes les unes que les autres, le culte du tape à l’œil est désormais roi. Une page se tourne, dans la tristesse, les regrets d’un monde qui n’est plus. Clore des pages est une chose, c’est là un chapitre qui se clos. Un tiers de vie, et plus encore. Un chapitre hérité des parents. Le clore, c’est aussi avoir l’impression de leur manquer de respect. De ne plus être digne de cet héritage. Pourtant, c’est à bout de souffle que là encore, ce choix se fait. C’est encore dans les larmes. C’est encore et encore, les sanglots longs de l’automne, sans violon. Décidément, septembre pique et mord. Octobre est là, il arrive sur les deuils et les tristesses. Il arrive pour apporter ses couleurs, ses trésors, ses espérances. Il est présent pour illuminer nos vies. Ranger les livres fermés. Ouvrir d’autres pages, faire d’autres découvertes, faire naitre d’autres plaisirs. La vie est un éternel recommencement. La vie est devant, toujours. Ne jamais oublier. Ne jamais oublier de vivre et de regarder loin. Devant. Loin devant. Merci pour ces deux belles pages, merci de les avoir écrites, de les avoir initiées. Merci à la vie de nous faire vivre aussi ces langueurs. Il faut parfois ces larmes pour ne pas perdre pied ni se faire aspirer dans des tourbillons de vies qui ne sont pas les nôtres. Nos vies sont ce que nous en faisons. Nos vies sont nos essences, pleine de sens, parfois cachés, mais nos vies sont pleines de lucidité. Le livre de nos vies ne s’écrit pas sur quelques chapitres. Ceux-là sont clos, d’autres sont à l’écriture et d’autres viendront encore… Nul recommencement, juste des constructions qui passent parfois par des démolitions, des reconstructions. La vie, tout simplement.   

Capbreton

 

Qu’avons-nous fait Capbreton, de tes landes, de tes forêts ?

Qu’avons-nous fait Capbreton, de tes plages, de tes maisons ?

Qu’avons-nous fait Capbreton, de nos rires, de nos chansons ?

 

Hier encore j’étais enfant, je courrais dans les landes, dans les forêts

Hier encore j’étais enfant, je jouais sur tes plages et je campais

Hier encore j’étais enfant, dans le Boudigau je me baignais

 

Qu’avons-nous fait Capbreton, de tes vieilles maisons ?

Partout les murs disparaissent où fleurit le béton

Qu’avons-nous fait Capbreton de cette ville de pêcheurs ?

Loin du tumulte, du pognon de quelques-unes de tes sœurs.


Qu’avons-nous fait Capbreton, de ton charme, de ton âme ?

Peut-être qu’au fond, c’est nous que l’on condamne

Prêts à sacrifier sur l’autel de pacotille d’un dieu pognon

Tant de richesses simples et de joies d’enfant

Prêt à défigurer la planète,

Jusque dans nos propres maisons.

 

Qu’avons-nous fait Capbreton ?

Capbreton

 

Aujourd'hui

Etats d’âme, état d’âmes, état de l’âme, et tas de lames. Nos vies sont pleines de hauts et de bas, comme un océan d’incertitude. Petit clapot ou mer démontée, il y a de quoi avoir le vague à l’âme et le mal de mer. Parfois. Nous cherchons le repos, celui du corps, celui de l’âme. Nous cherchons la paix, la tranquillité, comme une bulle dans un monde en perpétuelle agitation. A trop subir, parfois le corps lâche, parfois le mental. Nos sens se mettent en alerte, parfois trop, est-ce là le pressentiment ? Une peur sous-jacente, la peur d’un trajet, la peur d’un rendez-vous, la peur d’une fin, la peur d’un abandon, d’abandonner. Le pressentiment est-il quelque part l’après sentiment ?

La fatigue, le ras-le-bol, ce n’est pas un désarroi mais une réaction saine à l’opposition. Ne plus se battre, ne pas se battre, ce n’est pas couler mais choisir une autre voie, sa propre voie. C’est aussi ne pas se forcer à rentrer dans le moule ni prendre un chemin qui n’est pas le sien. On grandit par ses propres pas, pas en suivant ceux des autres, pas en s’oubliant dans des mondes sans dialogues véritables. Le repli, c’est de la régénérescence, une phase pour soi, un moment de méditation, de retrouver son propre métronome. Qui mieux que soi pour écouter, pour s’écouter ? « Suis-je à ma place ? à celle où je veux être ? Qu’est-ce-que m’apporte ce chemin ? » Cela passe aussi et surtout par la physiologie, savoir se reposer, savoir faire ce que l’on aime, manger ce que l’on aime. Ne voir personne ou bien voir qui on veut. S’accorder un temps pour soi et comme un instrument, trouver le bon accord. S’accorder. Se reconstruire. Dire non. Faire le deuil de chemins qui ne sont pas les nôtres, prendre sa route, respirer, se retrouver. Nous n’avons qu’une vie. Elle est à nous, à personne d’autre. Elle nous appartient et il nous appartient de la construire, de la faire grandir jusqu’à son épanouissement. Et nous avec.

Pour cela, à chacun ses outils, ses moyens, ses méthodes. Personnellement, j’ai mes lieux de repli, mes musiques, mes silences, mes envies, mes non-envies tout aussi importantes sinon plus. Le temps est un allié même s’il file vite. On peut afficher un sourire, nul ne saura jamais s’il est feint ou bien réel. Dans notre monde moderne, les gens viennent puiser vos énergies, vos idées, vos envies sans remord, sans retour, sans se soucier. C’est ainsi. Ce n’est pas grave. Ce sont des voleurs qui ne vous appauvrissent pas, au contraire, ils s’appauvrissent de se nourrir des autres. Gardez votre cap, vos idées, vos chemins, poursuivez votre route et si cela vous dérange et vous pèse, détournez votre route de la leur et allez prendre l’air. Pourquoi perdre du temps lorsqu’il est essentiel de l’utiliser pour soi ? Ce n’est pas de l’égoïsme mais de la gestion des priorités. Hier est fini, demain pas encore là, c’est aujourd’hui qu’il faut vivre. Et peut-être même que demain ne sera pas là. Peut-être que ce moment, là, ici, est le dernier ici et là. Cessons de survoler nos vies. Posons-nous. Ancrons nos pieds dans le sol. Plantons nos racines. Respirons, contemplons, reposons notre esprit, soyons-nous. Nous sommes vivants, aujourd’hui. Plus qu’hier et moins que demain. Il n’y aura peut-être pas de demain, peut-être plus de demain. Loin d’un discours pessimiste, c’est hélas une triste réalité : c’est aujourd’hui qu’on vit, qu’on respire, qu’on est en forme. Tout peut tourner si vite. Un projet ? Un rêve ? Une envie ? Allons aujourd’hui cueillir la rose, demain elle sera fanée. Et nous avec. Alors, au final, les futilités de la vie, les incompréhensions, les grincheux, les rouleurs de mécanique, les petits chefs, les faux pouvoirs, ce ne sont que des courants d’air sur nos vies. Des graviers sur le chemins, pas des rochers pour nous empêcher d’avancer. Nous sommes là, debout, vivant. L’envie d’avancer est en nous. Alors, marchons. Prenons en main les rênes de notre vie. Notre vie, notre chemin, notre parcours. Vivant et libre. Libre de choisir. De se choisir soi. De se choyer. De vivre. Libre. Vivant. Aujourd’hui. 

Sous les vents


Entre tempêtes et dépressions, les vents soufflent et balayent les paysages. Des vagues devenues furies, des embruns escaladant les falaises, des bouts de végétations devenant oiseaux, marcher dans de tels spectacles est un plaisir. Branches au sol, arbres tombés : autant de témoins de la fragilité des racines. De nos racines. Au fond, qu’elles sont-elles ? On nait sur un territoire, dans une culture, une famille, on grandit selon des principes, des éducations, on se construit par des expériences, mais au fond, ne se cherche-t-on pas tout au long de notre vie ? Nos racines sont multiples, on fait nos premiers pas, nos premières radicelles dans le terreau familial. Celui des parents, des grands-parents, des oncles, des tantes, des cousins, mais aussi des lieux familiaux, habitations, paysages, fermes, nature, ville. On s’y réfugie, par confort on s’y installe dans un mimétisme certainement ancré dans nos gênes. Puis la vie, les épisodes, les coups aussi et surtout nous font dévier de ces zones de confort pour fuir, voir autre chose, apprendre, s’échapper, exister, ne plus rencontrer. Autant de raisons de construire d’autres racines, de se construire. Sans coups, sans envie de chercher autre chose, ailleurs, nos racines restent dans le pot familial, nous restons accrochés à ces vies passées, ces vies antérieures. Il n’y pourtant pas, de façon si simple, juste ces deux états, le terroir d’origine et la recherche d’un autre terroir où se développer. L’être humain n’est pas si simple, si binaire. Parfois, c’est sans chercher qu’on trouve un terroir où s’enraciner. Comme les graines aux vents s’en vont grandir dans d’autres espaces, nos vies, nos pas, nos errances peuvent devenir la source de notre future vie. Telle une rencontre entre deux êtres, les alchimies terroirs – humains existent. Est-on fait pour la ville, ses foules, ses agitations ? Est-on fait pour la nature, ses espaces, ses calmes et ses silences à écouter ? Là encore, rien n’est binaire ni simple. Parfois le doux mélange des deux permet de s’équilibrer. Parfois, nos coins de nature vivent des extrêmes. Périodes estivales et ses foules touristiques, son brouhaha étouffant ses silences, périodes hors du temps où l’on est seul sur les chemins à écouter les vents, à sentir la nature, à vivre pleinement le moment, tel un abandon. Période propice aux questionnements. Pourquoi suis-je ici ? Qu’est ma vie ? De quoi ai-je envie ? besoin ? Les pas se posent, les semelles glissent sur les pierres embrumées, les lapins doivent être tapis dans leur terrier, les oiseaux de mers restent au sol, les vents violent déchainent l’océan et pourtant, le cormoran se joue des flots et plonge pour sa pitance. Simple rappel des besoins vitaux essentiels. Les pensées voyagent, vers les siens, ceux disparus et ceux vivants, sur nos vies, celles alimentaires de nos professions, celles de nos loisirs, celle simple d’être ici et maintenant, au cœur des éléments, sur un rocher en plein océan, balayé par les vents. Résister aux poussées, sentir ses vêtements se plaquer contre le corps, marcher à l’envie par envie. Personne autour, du moins dehors, sur cette côte sauvage. Pas de bateau mais tellement de couleurs que même l’appareil photo ne pourra qu’interpréter ces nuances de verts, d’écume, de roches et de terres. Plus loin le phare esseulé semble résister au naufrage. Les eaux se battent contre les rochers, elles ragent d’écumes, jettent ces bulles de mousse sur les chemins autour. Quel bonheur de vivre ces instants. De goûter aux joies simples que nous offre la nature. De sentir sous ses pieds pousser de nouvelles radicelles, une façon certaine de s’ancrer dans ces roches, de vouloir s’y enraciner. Sous les vents. Tout simplement.




Vagabond

 

L’âme vagabonde, le vagabond vagabonde. Le nez en l’air, le pas tranquille, il va tranquille sur les chemins, sans en avoir l’air. Au fond, pourquoi prendre un air, à par l’air qu’on respire, l’air assuré par le vent léger, l’air rassuré par la simple envie d’être. Au fond, c’est un être simple, au passé composé, peut-être imparfait, mais quel être est parfait ? Des pas si simples, des pas imparfaits, dans un présent qui n’est pas un cadeau, un futur proche au bout du chemin qui ramène au passé antérieur. Il marche. Les idées se promènent, quittent les neurones, viennent par devant, les mains dans les poches de son pardessus il marche. Quelle idée sera la plus forte, la plus présente, celle qui viendrait par-dessus les autres ? Il marche. Au gré des pas et des cailloux, il prend l’air. L’air pur, l’air distrait, l’air absent. Fermé pour balade, il est ouvert aux sens. Aucun sens interdit, libre d’aller, libre de respirer, libre de penser. C’est un libre penseur. Une thérapie sur la vie, ses coups, ses blessures. C’est un libre panseur. Au fond, marcher seul parmi les éléments, n’est-ce pas là la plus belle des thérapies ? Il respire, la terre, les herbes, les embruns, il respire les vies. Il écoute les vies. Vents parmi les arbres, vagues énervées, oiseaux apeurés de cette présence, gibier détallant devant cet imposteur. Oui, c’est un imposteur, un être qui s’en vient déranger cette foule de vies, furtives, craintives. Un vagabond imposteur qui tout à l’heure ira poster ses ressentis, l’encre d’une vie. Parfois les vies se croisent, parfois les vies se mélangent, parfois les vies s’envient, parfois, on vit d’être en vie. Combien de maux seront apaisés par les mots ? Combien de mots viendront tenter de d’écrire si imparfaitement ses ressentis ? Le vagabond vagabonde sans se soucier du temps, celui des Hommes de le leurs horloges, celui des cieux et des nuages. Il marche. D’un pas léger, il va. Oui, il va. Peu importe le qualitatif, il marche, il respire, il vit. Au fond, n’est ce pas là l’essentiel des êtres ? Vivre simplement, respirer simplement, sans avoir l’air, si ce n’est au fond ce qu’on appelle le grand air. L’âme vagabonde, compagne du cerveau, elle le titille, elle lui tend la perche de ses idées perchées, elle inspire tandis que lui respire. Ce n’est pas un combat, c’est plutôt une coopération, une émulation. De ces sollicitations naissent sans sourciller des mots et des idées, des idées en mots, des motivations, des mauvais jeux de mots parfois, mais au fond, quel mal y a-t-il à jouer avec les mots ? Simple errance de vagabond, simple vagabondage, d’un vagabond d’âge avancé, imparfait au futur incertain, satisfait d’en cueillir le présent comme un cadeau.



La vie ne tient qu'à un fil

 

Non la vie n’est pas monotone mais elle est monocorde. Parfois la corde se tend, parfois la corde se blesse, parfois la corde s’effiloche. Parfois la corde se rompt. On peut être fort, on peut surtout paraitre fort. Et parfois, les rires, les sourires, les plaisanteries, l’humour ne sont que des masques. Des masques qui tombent un jour sans que personne ne le voit. Être fort, c’est supporter au sens premier du terme, c’est élever au sens vertical du terme, c’est aider, soutenir, conseiller, pousser vers le haut, c’est être là. Beaucoup d’énergies, beaucoup d’oubli de soi pour aider les autres. Cela peut épuiser. La corde solide devient corde sensible, elle se relâche et la vie ne tient plus qu’à un fil. C’est quoi l’autre côté du miroir ? Celui dont personne ne revient, cela doit être si bien ? Est-ce un piège ? Un raccourci ? Qu’y-a-t ’il au-delà ?

Notre société est rapide, elle juge en un clin d’œil, elle puise nos énergies, elle bouffe nos vies. On voit le clown sur la piste, on rit quelques minutes, mais au fond, qui s’intéresse au clown ? Notre seul intérêt, ce sont ces quelques minutes de sourires, de joies, de chaleur dans nos cœurs. Le feu offert est reçu avec chaleur sans réaliser que la braise s’éteint progressivement, sans comprendre que recevoir c’est aussi donner et que mieux recevoir il faut aussi apprendre à donner. Non la vie ne se compte pas en billets, en cadeaux somptueux, en grandes marques ou autres futilités des dernières modes de passage. Non, la société de consommation n’est pas une société de compassion, ni même de sincérité, ni même d’amour. Notre société est un parasite qui nous dévore et nous tue. Les premiers qui partent sont ceux qui donnent le plus, avec leur cœur, avec leur sincérité, avec leur âme. La chute est brutale parfois, une grande décompression. En sortirons-nous vivants ?

La vie, l’absence de vie, ici, au-delà, peu importe le présent, le futur, tous sont dépassés, des passés simples ou composés, des hésitations, des coups de cœur, des coups de chance, des coups de cul, des coups de pied, des coups reçus. Ici, ailleurs. Hier, aujourd’hui. Demain ? Peut-être. Au fond c’est fragile une corde, ç se détrempe, ça s’allonge, ça vibre, ça casse, ça se noue, ça s’effiloche. Blessures, épissures, nœuds, au ventre, au cœur, à l’âme. Plus on avance, plus on recule, plus on efface, plus on enregistre. Peurs, frayeurs, abandons, échecs, oublié, oubliettes, négligé, négligences, au fond, le clown n’est qu’une image, mais au-delà du portrait, derrière le maquillage, il y a l’âme, il y a la chair, il y a l’être. Trop souvent on ne voit que l’image, c’est plus rapide, plus facile, plus rassurant. On maitrise déjà mal nos vies, pourquoi creuser, pourquoi s’intéresser, pourquoi ne pas se contenter de ce qu’on y cueille, de ce qui nous va bien ? Le réconfort, le support, l’aide, le sourire. La vie des uns ne vit pas de la vie des autres, elle s’en fiche, elle reste à l’affiche.

Alors s’en vont la lumière et la chaleur reçues, alors part au démaquillage ces peintures de joies, ce nez rouge, cette douce présence, alors redevient l’être, un peu plus vidé, un peu plus épuisé, un peu plus rongé. Derrière l’affiche, il y a le mur, et derrière le mur, il y fait froid, il y fait sombre, il y fait pleurs. Derrières les murs, il y a des humanités, qui se cloitrent, qui s’isolent. Et tant qu’aux murs fleuriront des affiches et des sourires, les passants passeront sans d’autres visions que leurs émotions perçues. Au fond, nous ne sommes tous que de passage. Ici, ailleurs, au-delà. La corde est un fil d’Ariane qui nous conduit sur nos chemins de vies. Une main courante non pas pour guider mais parfois pour nous retenir de prendre des raccourcis. Mieux vaut s’asseoir, s’isoler, respirer loin des regards. Tenter de recharger nos batteries. De tresser une corde plus solide à partir de tous ces brins usés et maltraités. Est-ce pour cela qu’on dit que la vie ne tient qu’à un fil ?

Je n'aime pas les fêtes

 Je n’aime pas le fêtes, ou plutôt devrais-je dire, je n’aime plus les fêtes, surtout celles-ci. A chaque fois que décembre approche, c’est le même spleen, le même bourdon, les mêmes presque angoisses. Seraient-ce l’âge, les anniversaires, ou bien tout simplement ces tristes rappels que le calendrier par dates interposées nous égrène ?  Comme pour beaucoup, il y a eu l’enfance, dans la douceur d’un foyer modeste mais aimant, dans ces saveurs sucrées et épicées de plats simples et bons. Dans la joie et les affections, dans ce qui est au fond, une vie familiale. Gâté de peu et de beaucoup, en ces temps-là on se contentait des patrimoines immatériels plutôt que des luxueux cadeaux à trois chiffres. On vivait l’attente et l’attente au fond est toujours la plus belle. Pour aider à patienter, il y avait les visites aux grands bazars illuminés et chargés de jouets. Je me souviens du réseau de trains électriques du grand Carrefour, des vitrines décorées des Nouvelles-Galeries, de son quatrième étage, temple des jouets où le regard et les doigts ne savaient où se poser. « On regarde avec les doigts, on touche avec les yeux » sentence maternelle qui rappelait à l’ordre les envies de tester toutes ces fééries. On prenait l’autobus, montant par l’arrière, prenant un ticket à ce personnage enfermé dans sa cabine puis on allait s’asseoir sur des sièges de similicuir bleu et je lisais les panneaux d’aluminium vissés sur les côtés demandant de laisser sa place à un invalide, une femme enceinte ou bien une personne âgée. Agée, oui, mais de combien ? Le bus nous conduisait à son terminus, Esquirol, place centrale des autobus vieux rose et crème, et déjà la magie de la ville s’éveillait au regard d’un petit garçon. Midica, ses coins et recoins, ses étages et son bazar où l’on trouve tout, du chiffon à poussière à mes premiers crampons de foot, en passant par les inévitables générations de toiles cirées. Dehors il y avait ces kiosques qui m’ont toujours intrigué : fleuriste, journaux mais aussi churros, beignets et autres douceurs parfumées venant chatouiller les narines. Plaisirs olfactifs simplement, le ventre se remplira de retour à la maison. Aux familles modestes les plaisirs simples et modestes. Les voyages sont ailleurs et intérieurs. Puis on marchait dans ces rues aux trottoirs bondées, retrouvant les mêmes clochards au fil des temps, évitant les parapluies trop bas aux baleines agressives, on prenait une ruelle, on débouchait sur la grande rue des grands magasins, la rue Alsace-Lorraine, Monoprix, Printafix, Bouchara, le square du capitole, puis on se faufilait vers la grande façade des Nouvelles-Galeries. Voyage dans les souvenirs aux senteurs parfumées et au regard humide aujourd’hui.

De retour à la maison par le même autobus, la marche à pied vers le nid familial, on ôtait nos bonnets, écharpes et gants de laine, puis on goutait de ces chocolats chauds dont le goût est resté dans l’enfance, de tartines beurrées faisant oublier les beignets et autres churros et pour aider à patienter, on rentrer dans la maison ce vieil ami, conifère du même âge, arraché à sa forêt pour connaitre une vie d’empoté, boite de petit pois pour démarrer son premier âge puis lessiveuse galvanisée. Bien pratique par ses deux poignées, le contenant apportait son contenu odorant et superbe dans notre intérieur. Devoirs familiaux et maternels : attraper ces boites à chaussures hors du temps pour en sortir des boules de verre soufflé, d’autres en métal travaillé et de sempiternelles guirlandes au fil des ans de plus en plus élimées. Quelques boules de coton pour représenter la neige puis la vieille guirlande à huit lampes et sa centrale clignotante aux multiples tours de ruban adhésif. Enfin, toujours le même carton enveloppé de papier crèche, un peu de paille, une veilleuse récupérée sur une machine à laver raccordée par des fils d’avant les règles de sécurité et des personnages de plâtres, un peu abimé par tant d’années traversés pour peupler cette grotte. Comme je les aimais et les aime toujours ces santons… Parfois on achetait une nouveau personnage, un berger, des moutons pour compléter mais les principaux ont traversés les siècles bien plus que mes larmes actuelles. Souvenirs d’enfance.

L’enfance est devenue adolescence, mais toujours les mêmes chaleurs du foyer. Certes nous n’habitions plus à coté de la grande ville, certes nous ne prenions plus le bus, celui qui a remplacé l’autobus, celui qui est piloté par l’homme admirable qui sait conduire et vendre des tickets. Le vieil ami conifère est allé (enfin !) se dégourdir les racines en plein terre et il était temps : elles avaient fait le tour de la lessiveuse, il mit quelques temps à se déployer jusqu’à ce que la tempête de 2009 ne le fasse tomber. Nous avions le même âge, je ne pensais pas lui survivre, il était mon sapin, de Noël comme des autres jours. L’époque est devenue plus riche, les guirlandes se sont remplumées ou plutôt ont été remplacées, la guirlande électrique a pris sa retraite, merci aux foirfouilles gifi et autres trocs. Une nouvelle pleine de couleurs et de clignotement couvrait le sapin. Mes premiers bricolages ont fabriqué une crèche en bois, mais toujours mes vieux santons pour la peupler. Brusquement le temps s’est accélérer, les oisillons quittent le nid mais les repas de famille, les anniversaires et les noëls sont toujours dans le vaisseau mère. Et toujours la mère qui régale, et toujours la mère veille. Sournoisement, le poison est entré dans son corps en dévorant sa vie, sans qu’on pense au pire, il y eut tellement de phase de mieux que nous pensions au soleil plutôt qu’à l’orage sombre. Et puis il y a eu une hospitalisation, en décembre, juste avant mon anniversaire. Première banderille. Temporaire, « elle sera de sortie pour Noël ». On l’attendait impatiemment ce Noël, ces retrouvailles, ces bons moments familiaux. Et puis les échecs de la médecine à combattre le mal, les moins bien et le Noël en clinique. Froid. Deuxième banderille. Et puis, passent les jours, les nuits, les espoirs, on change d’année, pour qu’elle sorte enfin. Les pieds devant. 4 janvier. Troisième banderille. Commence une autre vie, d’autres vies, sans ce personnage central du foyer, de sa famille. Les souvenirs sont rangés dans des cases de la mémoire, dans des boites en cartons, comme les guirlandes, les santons et d’autres choses dont le cœur n’a plus envie. Chaque année qui revient est une année de rappel, chaque Noël qui revient est un Noël de rappel. Tristesse à jamais. Ce sont des moments où l’on souhaiterait se mettre en pause, hors des actualités, des festivités, s’isoler. Dans la nature, une vieille bergerie perdue dans les montagnes, une cabane solitaire, rentrer en retraite, s’isoler pour penser à ces êtres chers que l’on perd au fur et à mesure de nos bougies soufflées. Je n’aime pas les fêtes, celles-ci plus que toutes.

Passagers mais passeurs

Isolé, coupé du monde, telle et l’imagerie populaire de la vie sur une ile. Certes, les moyens modernes de communication permettent de relier les deux bouts de la planète (expression bizarre pour une planète ronde, non ?). L’impression de vivre dans un vase clos, vision sans doute déformée de poisson rouge. Vous savez, les petits pois sont rouges. Nous n’avons pas tous les mêmes visions et heureusement. Certains préfèrent les grands espaces même depuis leurs canapés, d’autres ont besoin de la foule, du monde, de l’agitation, c’est ainsi. Non, toutes les iles ne sont pas une butte de sable et un palmier planté au milieu. Tous nos continents sont des iles d’ailleurs, une terre entourée d’eau. Il y a un juste équilibre en l’ilot et le continent. Au-delà de la définition terrestre, c’est celle du territoire et de ses vies communautaires qui importent. Les accès aux essentiels, commerces de bouches, accès aux matériaux, aux matériels, l’écosystème aussi sont des paramètres importants. Les liaisons avec le reste du monde aussi, fussent-elles par les voies terrestres, aériennes ou navigables. Mais une ile avec un pont, cordon ombilical la reliant au continent, n’est plus une ile elle devient presqu’ile, je dirai même ex-ile, ce n’est plus le même exil. La variété des paysages, les endroits un peu plus déserts, les hameaux, les petits villages, sont les charmes d’un territoire. Oublions la surface, la présence de mers autour, la vie est la même que sur la grande terre, peut-être plus riche, plus encline à résister, à forger le caractère, à développer son sens de l’abnégation. Peut-être que devoir dépendre des conditions extérieures, des aléas climatiques construit les iliens. Découvrir les iles, ce n’est pas une promenade de quelques jours au cœur de l’été. Il faut prendre le temps, y vivre plusieurs temps, plusieurs saisons, plusieurs fois pour sentir, ressentir, savoir si on aime ou pas. Trop de passagers découvrant les charmes fleuris et les belles pierres au soleil réchauffées s’imaginent avoir trouver là le paradis où venir s’installer. Déraisonnables et trop rapides décisions qui conduisent à l’échec. Une ile ne se prend pas, elle s’offre, graduellement, lentement, elle ne dévoile ses charmes qu’au fur et à mesure des visites et des retrouvailles. L’oiseau ne construit pas son nid sur la première branche venue. Il faut prendre le temps, donner du temps au temps. Goûter, découvrir, comprendre, apprendre. Nous sommes tous des étrangers de passage sur cette terre, qu’elle soit grande ou plus petite. Nous marchons aussi toujours dans les pas des générations qui nus ont précédé, qui ont façonné ces paysages, construit ces murs, planté ces végétaux. La beauté d’aujourd’hui est le travail des jours anciens. Quel que soit notre territoire, il possède une identité, l’aimer, l’apprécier, c’est aussi la conserver, ne pas la dénaturer mais en comprendre les codes, les clés pour la poursuivre. Nos pays ont leurs architectures, celles qui d’un coup d’œil les identifient. Respectons aussi ces codes, ces clés, préservons cet identitaire, il est le gardien de nos identités. Si tu aimes un endroit, apprends-le, respecte-le, préserve-le. Nous sommes des passagers mais aussi des passeurs. C’est aussi notre devoir. L’ombre de l’arbre nous survivra. Encore faut-il le planter.

Il ou elle, ile ou grande terre, partout ce sont des territoires, des richesses, des natures, des écosystèmes à préserver. Préserver ne veut pas dire geler, mais s’assurer de leur bonne évolution, dans le temps et dans les temps. Puissent nos générations futures apprécier, grâce à cela, ces mêmes territoires. Passagers mais aussi passeurs. Surtout passeurs.

 

Plaisir des sens

 

C’est un havre de paix, un endroit de repli. Là-haut, au bout de l’escalier, une fenêtre ouverte sur la rêverie. Le regard porte au loin, selon les brumes marines, il faut bien le dire. L’eau est un élément essentiel de nos paysages, comment pourrait-on s’en passer ? Plus loin ce sont les terres, la grande terre même. Il y a ici ce côté rassurant d’être isolé sans se sentir complétement isolé. Il y a les bruits de la vie, des vies, qu’elles soient animales, végétales ou simplement humaines. On se plairait à n’entendre que celles de la nature, mais le logis n’est pas un phare en mer. Qu’importe. C’est un lieu de ressources, un endroit de calme, une respiration. L’odeur sucrée des figues trop mûres, les accents vanillées des floraisons dans la rosée matinale, c’est l’éveil des sens. Il faut se poser, respirer, laisser entrer ces informations olfactives, balayer dans le grand dictionnaire neuronal des aromes pour trouver un mot, un nom. La trompe d’un coup du roulier annonce l’arrivée au port des premiers flux. Le ciel est clair, ensoleillé, les sentiers et ruelles verront bientôt piétons et cyclistes les parcourir. C’est encore l’été, l’ile prend un autre visage.

Les coureaux sont calmes, désertés, pas encore de voiliers dans ce secteur. LA brise légère fait frémir les feuilles et ravivent les parfums. Etonnant paysage qui sans cesse se renouvelle dans ses couleurs, ses végétations, ses parfums, ses lumières. Il est impossible d’en capter en une seule fois le sens des ses essences. Un peintre ici à mille toiles devant lui sans même changer de place. Contemplatif, c’est une forme de méditation que le quidam a à portée de ses sens. Sensitif. Sensations, sentiments, comment rester indifférent ? L’astre se lève, plus brillant et plus fier qu’hier. Prendre le temps comme il vient, pluie, vent, soleil sont les composantes de nos vies. C’est pareil ici. Peut-être y est-on plus ouvert, plus sensible ? Chacun trouve ou trouvera sa place, son endroit, tôt ou tard. Ce n’est pas une question de temps, d’envie mais de ressenti. Equilibre des énergies, sensation d’être enfin chez soi. Nous, occidentaux, ne sommes plus enclin à ces ressentis, trop perdus, trop formatés par nos parcours d’être soi-disant civilisés, instruits se croyant supérieur. Pourtant, notre nature humaine n’agit qu’en harmonie avec notre mère nature. Ouvrons nos esprits, apprenons à retrouver les sensations enfouies, vibrons, ressentons, percevons ces éléments qui nous disent : « viens, tu es ici chez toi ». Découvrons le plaisir des sens. Osons.

Je sais où mes cendres descendront

 

 Quel bonheur de retrouver mon territoire préféré. Arriver les mains dans les poches, prendre un bateau sans rien d'autre que soi à gérer, se poser. Enfin. Puis l'envie de marcher. Partir à l'envie plutôt qu'à l'aventure. Un chemin en appelle un autre, je tourne ici plutôt que là, telles sont mes randonnées ici. Respirer, marcher, se poser et contempler. J’ai goûté aux mûres mures tout autant qu’aux silences, autres murmures. Partir par ces sentiers cachés, loin de la foule des touristes, des vélos bruyants et des gens fermés. Désormais on oublie l’humanité et la simplicité d’un bonjour. On roule, on zigzague, on s’approprie tout. Un buisson, un chemin, un autre… Le silence. Enfin le calme et les moments à soi. Respirer, marcher, découvrir d’autres chemins, regarder au loin, être bien, tout simplement. Marcher, c'est aussi vider sa tête, se perdre dans ses pensées. Les trier. Réfléchir. Remettre de l'ordre. Se poser. Respirer. Ce mélange de sel et d'iode, ces odeurs de terre, de roches, d'algues. Les yeux se promènent des vagues d'écume aux rochers découpés, de cette lande reverdie, ces petites fleurs, ces goélands posés avec leurs petits.

 

Qu'il est bon de retrouver son territoire, non pas celui qui vous a vu naitre mais celui où vous voulez finir vos jours et reposer. Je sais désormais où mes cendres descendront. Je connais cet endroit, à l'écart des foules, ce repli de côte où l'océan se bat avec les rochers, où il se fracasse en gerbes d'écumes devenant mille dentelles, où les goélands se posent pour admirer cette force et cette tranquillité. Cet étonnant paradoxe d'un bout de terre perdu dans l'océan, surchargé de monde aux beaux jours retrouvés mais où l'on arrive encore à trouver des havres de paix. Reposer en paix. Dans un monde où le temps semble la denrée la plus précieuse, où nos moyens de communications sont devenus si intrusifs et si exclusifs, qu’il est bon de vivre sans réseau, sans appel, sans rappel de ces futilités du monde. Oublier notre temps pour s’approprier le nôtre, le temps à soi, le temps pour soi. Non ce n’est pas une séance d’une heure, simplement une séance loin des horloges, loin des chronomètres, des agendas trop remplis, des existences abstraites. S’asseoir sur les rochers et écouter les vagues, entendre le cri des oiseaux, sentir le vent nous apporter mille parfums. Mon corps respire, mon cœur se relâche, oui, c’est ici, ici que mes poussières deviendront humides. Peut-être danseront-elles dans les vagues, peut-être iront elles cogner les rocher, peut-être couleront-elles au fond des abimes. En tout cas, elles auront des gerbes d’écumes comme simple floraison, elles se berceront de ces sons uniques, elles retrouveront les chemins de liberté où aujourd’hui je goûte à ma liberté. Liberté d’aller et de venir, de n’être plus prisonnier d’un système en 5G, liberté d’éteindre la machine, d’être là et de respirer.

 

Je sais désormais où mes cendres descendront.

 

Septembre

 Septembre, c’est la rentrée

Les vignes bientôt changeront de couleurs

Bientôt les vendanges

Le cartable est tout neuf

Les stylos dans la trousse

Maman couvre les livres

Et papa les cahiers

Jolies étiquettes

C’est la rentrée

 

Les yeux brillent de tant de nouveautés

Le cœur est gros de quitter

Les jeux, les rêveries,

Les matins au lit

Les soirées couché tard,

Les courses effrénées

Les tours de vélo

Les rires et les sueurs

C’était l’été

 

Demain, un autre jour

Demain, la reprise des cours

Demain se lever tôt

Demain le cœur gros

C’est la rentrée

 

Rester assis, attentif

Ecouter, retenir, apprendre

Un temps pour sortir, courir,

Un temps pour grandir

Et la rentrée sera passée

Alors viendront les vacances

Quelle chance !

 

Puis la rentrée

Encore

Un cycle, rentrée, vacances, rentrée

Des saisons, une année

Et reviendra l’été

Ses jeux, ses rythmes

Les yeux qui brillent

Un autre paradigme

Voilà l’été !

 

 

 

 

Tuer le temps

 Une ile,

Sentiment de liberté ou de prison,

On y vit détaché mais aussi attaché par les horaires des bateaux,

Les sentiers où se perdent les vacanciers, les habitués se faufilent dans leurs dédales

Le temps s’égrène lentement, tantôt la cloche de l’église, tantôt la corne du roulier

Il y a les silences, les ambiances, les lumières à jamais changeantes,

Il y a ce sentiment d’abandon et de s’y retrouver,

Loin des agitations, des bruits, des courses effrénées,

Le regard perdu dans les couleurs, les tons irisés,

Les oreilles guettant les cris des oiseaux, le chant du vent,

Les senteurs mêlant les embruns et les différentes floraisons

Le cœur ralentit puis s’emballe, le pas ralentit puis se presse

Parfois une ondée, parfois un coup de vent

Toujours un endroit pour s’abriter,

Toujours un endroit pour rêver

Toujours mille plaisirs

Une ile, au fond, c’est simplement envoutant et magique

Une ile au fond, c’est être soi

Qui tu es ? Le temps.

 

 


Aimez, aimez vraiment

 

Voilà, le couperet est tombé, les dernières évolutions des dernières règles du jeu : un couvre-feu pour une nuit de feu. La fin du monde pour beaucoup. L’enfermement, la prison, la désolation… Dieu que cette société humaine est désolante. Vaut-il mieux être contraint en bonne santé qu’ailleurs en sursis voire en fin de vie ? Personnellement, tout cela me ramène quelques années en arrière. Voir sa maman rejoindre la clinique en décembre, pour quelques jours, « elle sera sortie avant Noël » puis voir les dates défiler, celle de l’anniversaire, solitaire, puis celle de Noël, sans remise de peine, les nôtres, la sienne sur un petit lit blanc. Puis d’autres jours, un nouvel an, sans fête, forcément, puis du mieux, de celui qui annonce la fin, comme un sursaut de vie avec des mots, des échanges tellement vrais entre quatre murs décrépis de la même chambre dans la même clinique puis le divorce d’une âme belle et d’un corps aux poumons troués par l’amiante… Puis plus rien, pas même l’injustice, non, juste la reconstruction et des mois de décembre qui ne sentiront plus jamais bons, des dates imbéciles sur le calendrier, des dates imbéciles où saignent nos cœurs. La vie. Douce vie, chienne de vie mais la vie tout de même. Plus la même.

Alors, oui, c’est vrai, on ne va pas pouvoir sortir le 31 au soir, et oui, on ne va pas pouvoir se retrouver parmi des dizaines, à fêter ce changement d’année où l’on est aussi con à minuit une qu’à minuit moins une…. Et ça, c’est la fin du monde, le bout de la vie selon les littéraires à la mode. Soyez heureux et fiers d’avoir vos proches encore aujourd’hui, prenez ce temps confiné pour prendre des nouvelles, des vraies, de celles qui parlent dans le cellulaire, de celles où s’entendent les rires tout autant que les larmes, pas des mots à l’orthographe improbable à faire rougir la phonétique, des sms volés à la volée, des pouces levés sur des images fanées, … Prenez le temps de dire « je t’aime » et pire, risquez-vous à le penser, prenez conscience de la fugacité du moment présent, gardez votre énergie pour lui, ni pour hier, ni pour demain, soyez vivant et humain aujourd’hui. Oui, nous sommes contraints, par le mal invisible, par les moyens mis à disposition pour isoler et sauver malgré eux des imbéciles heureux aux poumons bien sains, et oui, le 31 c’est sacré. Enfin, avant on fêtait la renaissance des cycles au printemps, parce que peut-être qu’aussi, en ces temps-là, on prenait conscience de la planète et de ses rythmes comme d’une amie, une indispensable amie qui nous héberge. Les différents pouvoirs ont gommé tout cela, au fil des histoires, oubliant les solstices, venant imposer la nativité et l’an civil au 1er janvier. Et si, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, nous nous moquions de ces dates futiles en 2020 pour laisser passer l’orage, reprendre espoir et courage et fêter la renaissance de la vie ? Et si nous faisions comme tant d’autres membres des autres règnes, végétal et animal, et si nous nous replions dans notre antre, en hivernation pour mieux sortir aux premiers jours du printemps, heureux de se retrouver tous et de fêter tout cela ensemble ? Pourquoi ne peut-on être humain, conscient et en conscience ? Oublions les fêtes mercantiles, regardons où nous vivons, prenons soin de notre vaisseau mère et célébrons le temps de l’éveil de la nature, plutôt qu’un froid jour de décembre. Chacun est libre. N’oublions jamais que nous ne sommes que temporels, loin d’être immortels, juste en sursis. Non, cette année n’est pas plus triste, elle est juste différente. Prenez soin de vous et vos proches, prenez conscience de vos proches surtout.

Aimez.   

Il va faire beau

 Etrange monde, le visible mis à l’arrêt par l’invisible, le souffle de la vie intoxiqué par le souffle de la mort, le monde réel devenu un monde viral où nous virons tous, où nous virons tout, où nous vivrons quand bien même. Ce n’est qu’un coup d’arrêt, un coup derrière, un stop and go pour parler moderne, une mise à l’arrêt, une mise aux arrêts, une pause. Hors du temps, pas longtemps, loin du temps, pour longtemps, hors de nous, pour un moment, hors de tout, pour un temps. C’est quoi la vie ? C’est quoi l’utile ? c’est quoi l’inutile ? A trop courir on en oublie de marcher, à trop marcher, on en oublie de rêver, à trop rêver, on en oublie de vivre, de respirer. Mais ce monde est puissant, savant, tout le monde sait tout, tout le monde sait ce qu’il faut faire ou plutôt ce qu’il aurait fallu faire puisque désormais l’ordre est dans le désordre, l’avis domine sur la vie, on sait, on tranche, on se libère, on crie, on contredis, on prend la parole, on justifie, bien à l’abri derrière des pseudos, derrières des pseudo-vies, derrière un écran, on tweete, on publie, on existe et on sait. Comment le monde tournait sans les ondes, sans les deux ou trois ou quatre ou cinq jets ? Sans les troubles faces des écrans livides, sans les coups de gueules médiatisés sur l’instant, coupés au montage, démontés, remontés, transformés, la nouvelle s’emballe devient une coquille, vide de sens, vidée de ses instants, reconstruite à la hâte pour être vendue, déchirée par la concurrence, elle se travestit et devient news. Essentiel, non essentiel, les étiquettes valsent, les petits trinquent, les plus gros pensent survivre mais le rouleau compresseur écrase les anciennes règles, aussi sec s’affichent les nouvelles, à la peinture fraiche mais non délavée, le monde accélère et l’internet des objets laisse la place aux objets sur internet. Le virtuel bouffe le réel. Un petit clic pour une grande claque, exit le coin de la rue, voici venu de l’autre bout du globe le graal enfoui si près d’ici sous les couches de plastique opaque. Périmé, périssable, péril puis périr. Cimetières en rayons, des caddies alignés comme une procession en repentance pour le monde d’hier, mais pourquoi une particule invisible venue d’on ne sait où, après avoir bouffé nos bronches s’en vient scier nos branches d’un commerce local ? Stratégie du vide, politique de la terre brûlée, le monde se replie, les vies se cloisonnent, la seule lueur vient de l’écran, le clic salvateur qui permet de survivre, parce que le proche est devenu lointain, parce que le couperet est tombé, parce que le monde n’est plus qu’une ombre toussotante, allons, tout aux tentes. Cotons tiges bien enfoncés, restons négatifs face aux positifs, restons positifs face aux négatifs, l’ombre plane, le monde lui a besoin de lumière, le monde luit, de la lumière, du soleil, du plein air, riche en vitamine, des énergies cosmiques dont vient pourtant la santé, de quoi faire tousser le toussoteur, de quoi bruler les ailes du virus. Quittons un instant l’écran, prenons l’air, assis au soleil ou bien quelques pas à la lumière naturelle, profitons des rayons de soleil, regardons la pluie tomber, les feuilles se détacher de l’arbre pour s’enrouler dans une spirale mortelle. Mortelle ? Non, une transformation. On ne peut être sans avoir été, on renait toujours après la plongée, dans une grande respiration. Le jour succède toujours à la nuit, la lumière sera demain au bout du tunnel. Il est normal d’avoir peur, de craindre, de refuser le changement de règle du jeu. Il est important aussi de préparer demain parce que le plus beau dans une randonnée n’est pas le but mais le chemin. Alors oui, on est à l’arrêt, c’est le bon moment pour préparer son sac, pour refaire ses lacets, réviser la carte de notre vie, vérifier si jusqu’à présent nous étions sur le bon chemin, notre bon chemin, pas celui indiqué, pas celui imposé, pas celui d’un autre, non, le sien. Notre chemin. Bientôt. Soyons prêt. Il va faire beau.   



 

Incertitude


Période d’incertitudes, de peurs, période de repli, confinement. Paradoxalement, ce repli est comme une ouverture, sur soi, sur nos propres richesses, sur ce que nous possédons, puis, petit à petit un détachement du modèle économique de nos vies, ce carcan que nous nous sommes finalement imposés. S’isoler n’est pas s’isoler, nous développons notre adaptabilité, nous trouvons d’autres façons de travailler, de communiquer, tout comme l’eau qui s’écoule contourne l’obstacle ou bien se renforce contre ce qui la bloque pour le briser. Bien sûr, il y a l’inquiétude, la peur, pour soi, pour nos proches, bien sûr il y a la contrainte, de ne pouvoir circuler librement, de ne pouvoir partir marcher, courir, gravir, respirer les embruns, mais c’est l’occasion de passer plus de temps sur au fond, un territoire inconnu, ce fameux chez soi où nous passons en coup de vent, où nous déposons de ci, de là des objets, des pseudos souvenirs de nos voyages, de nos achats. L’occasion est belle de s’y trouver, pour une longue durée, de se réapproprier l’espace, de ranger, classer, virer ces incongrus souvenirs, de remettre les pendules à l’heure de nos vies et les meubles à leur place. Souffler, respirer, s’apercevoir que notre trésor est un cocon douillet d’où nous observons le monde. Prendre le temps d’un café, d’un thé pour déambuler entre les pièces, ouvrir la porte, respirer l’air déjà printanier. Quelques pas au jardin, le temps d’une pause, respirez le parfum des premières fleurs, voir grossir les bourgeons, découvrir les premières feuilles encore toutes fripées, mesurer à chaque visite la progression, cette poussée de vie de la nature. Oui, la nature est en vie et appelle à la vie, oui, nous sommes vivants, isolés mais vivants. Le temps d’une pause. Le temps de quelques semaines, le meilleur moyen de faire front à ce virus qui nous fait affront.

L’herbe est encore humide, le soleil timide, le printemps n’a pas encore sonné sa naissance, nous n’avons pour l’heure que ses faire-part : il arrive, il éclot déjà, prématurément, comme une invitation à bouger, à sortir, comme pour nous narguer d’être dans nos cages dorées, dans nos prisons de briques et de verres, le printemps est un diable mais nous ne céderons pas aux chants de ses sirènes, nous ne prendrons pas la clé des champs, non, nous nous contenterons de notre espace. Redécouvrir les folles herbes, les travaux oubliés, les projets en sommeil, s’approprier ce dont nous sommes pourtant propriétaire et que nous ne voyons pas jusqu’ici. Le confinement rend lucide, il nous permet en resserrant le prisme de nos territoires d’avoir une vue macroscopique de notre petit chez soi, il nous incite à réduire la focale pour voir ce qui ne brillait plus à nos yeux trop éblouis. L’herbe est bien verte chez soi, pourquoi ne pas s’y poser ?

Le vol des premiers papillons, les insectes butineurs et bourdonnant, il y a de la vie sans entrave qui s’en vient ici, il y a des vies entravées de trop de libertés prises, il y a des vies parties par des absences de raison, il y a désormais un temps pour soi, un temps à soi, un temps à vivre. Vivons et vivons-le pleinement, respirons, profitons de cette respiration pour penser aussi à soi. L’important est là, apprenons à profiter de tous ces instants regagnés, loin des bouchons, des trajets parfois interminables, loin des agitations. Prenons des nouvelles des proches, des lointains, des autres de soi. Etonnant de briser le modèle, de découvrir la liberté par la contrainte. Redécouvrons nos vies. Vivons. Au jour le jour, vivons aujourd’hui. Hier a fui, demain est loin. Aujourd’hui est présent. Un cadeau. Merci.

Du temps pour les vivants


C’est un jour sans soleil, un jour sans pluie, un jour sans envie. Il y a du monde, une foule d’anonymes, les uns aux yeux des autres car ainsi va la vie, nous menons tous nos barques vers des horizons lointains tout en oubliant d’où nous partons, nos ports et nos attaches, si proches. C’est un jour anodin où les gens se sont réunis pour dire au revoir à celui qui n’est plus. Un jour quelconque, un jour à part, un jour où l’on se souvient.

Les regards plus ou moins embués, les paroles éphémères, les mots troublés, les mots que l’on croit bons, les mots ordinaires sur des vies ordinaires. Là. Il n’est plus. Alors on raconte, on sourit même, on se rappelle des souvenirs d’une enfance, des attentions, des engueulades, des repas interminables, des longues tables, des bricolages, des travaux à n’en plus finir, et l’on remet de la dorure sur des pleurs d’hier, on appelle à la rigolade à peine contenue par des souvenirs vieux mais liées. Il n’est plus, mais on se rappelle du temps où il était. Un temps passé et à bien écouter les histoires, un temps tout de même lointain. Car ainsi vont les vies, on se croise, on vit, on partage et on rit, puis chacun trace sa route, sans jamais se retourner, en emportant les fleurs séchées du passé en croyant les voir s’épanouir à jamais. Pourtant, il n’est pas difficile de réaliser que les fleurs fanées ne sont plus les roses fleuries du jardin de la vie. Pourtant, si le bateau file promptement vers nos horizons lointains c’est bel et bien que nous en tenons fermement la barre et gardons le cap vers ces ailleurs flamboyant. Pourtant, si nous nous rappelons d’hier c’est qu’hier n’est pas mort ni même à jamais mort dans nos cœurs. Alors on parle, on se souvient et on raconte comme si rien n’avait jamais changé.

Pourtant il est là, impassible et froid à ces rires, étanche à ces émotions. Il est là et il n’est plus. Une petite voix s’en vient et interroge : « Dis, tu parles si bien de lui dans des jours lointains, mais quand l’as-tu vu pour la dernière fois ? Quand ? L’as-tu vu le dos courbé, les mains endolories de trop travailler, les cheveux blancs laissant place aux cheveux rares, les mots hésitants et le regard perdu ? L’as-tu vu il y a quelques jours, encore marchant, encore souriant, encore parlant ? L’as-tu entendu dans ton téléphone dernier cri ? L’as-tu entendu autrement que dans tes souvenirs d’enfance choyé ? » C’est terrible une petite voix, ça vous perce les tympans et vous glace le sang. Triste réalité, nous courons sans savoir vers où et nous quittons ce que nous ne connaissions que trop bien. Sommes-nous imparfaits ou simplement trop parfaits ? Qui sommes-nous ? Peut-être bien que nous sommes, tout simplement, parce qu’il a été là pour glisser quelques conseils, parfois douloureux à recevoir, parfois nous auront-ils paru imbéciles, mais chaque pierre du chemin construit notre chemin et si nous oublions ces pierres, n’oublions jamais d’où nous sommes partis, d’où nous sommes issus, sachons aussi accorder du temps au temps, du temps aux vivants.