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Orphelin

 Orphelin. Un mot qui semble tellement ancien, tellement littéraire, sorti tout droit du fond de nos cours de français, de nos livres aux pages pleines d’extraits d’œuvres de notre littérature française et puis un jour, le voici qui nous explose en pleine face. C’est une étape étrange à franchir, celle de n’avoir plus de branche à laquelle se raccrocher, celle du silence des voix chéries, celle où il n’y a plus de fil conducteur dans notre histoire. On nait, on grandit, on vit dans une structure bien établie et même si nos pas d’adolescent puis d’adulte nous éloignent dans cette quête du temps, cette jouissance de l’infini et du monde qui s’ouvre à nous, on sait qu’ils sont là. Fatiguant, lassant, pénible de leurs conseils, de leurs histoires sans cesse répétées. Oui, mais ils sont là, nos parents. Et pus un jour, tout s’écroule. Parfois violement, parfois dans des longueurs de maladie, mais la chute est la même. La prise de conscience est la même. L’histoire, mon histoire a perdu ses narrateurs.

Dans notre monde numérique, où le temps semble maitriser le temps, ce simple rappel de la seule intelligence de nos vies nous éclate à la figure. Orphelin. Paumé à chercher dans les tiroirs des visages sur des vieilles photos dont on m’a dit mille fois le nom et que mille et une fois mes neurones n’ont pas enregistré l’information.  Emu à relire des vieux courriers, à décrypter l’histoire de la vie d’avant ma vie. Leurs voix résonnent encore dans ma tête. La lecture des écritures sur des vieux cahiers, sur des pots de confitures, apportent leur nostalgie. Orphelin. Pinocchio sans Gepetto. Il n’y a plus de fil qui nous rattache, nos mouvements sont libres, désordonner, mais fiers d’avoir été longtemps éduqués, et avec l’envie d’en être digne aussi et surtout. Ce ne sont pas des pages qui se tournent, c’est un livre entier. Enfoui pour l’éternité aux archives, scellé sous le marbre froid et gris d’un cimetière. Et comme des coups de poignard, des lettres, des dates, des photos en lettres dorées sur la stèle.

Là est mon histoire, celle de ma vie, celle qui m’a faite jusqu’à aujourd’hui. Parce que non, l’histoire n’est pas finie. La vie n’est pas un long ruban, elle est un arbre dont les racines sont en terre et les branches grandissent chaque jour vers le ciel à grands coups d’expériences, blessées par les coups de vents, les tempêtes, les tumultes, mais chaque blessure se pare d’une nouvelle cicatrice et d’un nouveau départ. Les branches de l’arbre regardent vers le ciel, elles ont puisé leur énergie dans les racines souterraines, s’en souviennent mais continuent de grandir la tête haute en regarder vers demain. Orphelin. Mais vivant. Apprendre, se relever, comprendre, digérer, accepter, grandir, se souvenir mais grandir encore. Ce livre est clos, d’autres pages seront à écrire, d’autres étapes, sans oublier jamais le sens de l’écriture ni les leçons apprises dans ces chapitres premiers d’un tome refermé.

Merci à mes parents d’avoir fait de moi ce que je suis et non ce que je fuis.      

Le temps de Noël

 

Le temps de Noël, c’est l’ouverture des souvenirs. Comme des cadeaux qui s’en viennent du fond de nos mémoires réchauffer nos cœurs et mesurer les chemins parcourus. Dans un monde où tout va très vite, trop vite, il est bon de profiter d’une maison endormie pour se poser dans le silence et laisser voguer nos souvenirs. La magie de l’existence c’est aussi de ne pas en connaitre la durée. La magie de l’âge, c’est de pouvoir mesurer les chemins parcourus. Cela passe tellement vite. Hier encore, la table était pleine, des sourires, des rires, des saveurs, des odeurs, autant d’étincelles de joies. Les années ont passé, les tiroirs à souvenirs étant ce qu’ils sont, ils ne peuvent tout garder. Parfois ils enjolivent, parfois ils oublient certains détails, parfois ils romancent, pourtant il y a toujours un fond de vérité dans ces tiroirs-là.

De mon enfance, je revois certains Noël, certains cadeaux, certains jouets. La table était assez classique, la famille autour dans la petite maison. Je n’étais pas pauvre. Mes parents l’étaient. Ils ont fait en sorte que nous ne manquions de rien. Quand nos assiettes contenaient de la viande, les leurs contenaient des légumes, le jardin toujours présent était un allié. L’art des conserves aussi. Nous vivions aussi dans des époques moins tentatrices, nous n’étions pas demandeurs. Nous allions rêver devant les vitrines et les rayons des Nouvelles Galeries ou du grand Carrefour avec leurs sapins plus modestes qu’aujourd’hui, des automates de cette époque-là et surtout, pour moi, un grand réseau de trains électriques fonctionnel puisque personne n’osait en ces temps-là y toucher. De mes jouets vedettes dans ces souvenirs, il y a bien sûr mon premier vélo, mes patins à roulettes qui n’étaient pas encore roller, une grue en métal, des panoplies de Zorro ou bien de motard de la police, des boites de cowboys et d’indiens en plastique, un tir au pigeon et sa carabine à flèche, ... Je me souviens aussi de mes briques en plastiques qui n’étaient pas des LEGO, trop cher pour la bourse du père Noël mais qui auront été longtemps mes compagnes de jeu, prolongement de l’imagination, concrétisation et apprentissage de constructions. Maisons, avions, vaisseau Eagle du feuilleton Cosmos 1999…. L’ère du non numérique, où jouer était souvent extérieur, une route dans le tas de sable et quelques autos, ou bien un canyon creusé dans la terre pour que les Indiens puissent attaquer ces pauvres cowboys et leur diligence. Genoux écorchés pas les chutes en patins à roulettes, les protections n’existaient pas. Quand le pantalon cédait un morceau de tissu au trottoir en ciment, c’était une belle pièce de raccommodage qui venait le prolonger. Pansement sur le tissu, sans que cela ne s’appelle patch ou autre. Oui, nous vivions simplement et heureux, tout simplement.

Il n’y a pas de nostalgie, juste un rafraichissement à se rappeler ces moments. Cela permet aussi de se replacer dans un vrai contexte, celui du peu, celui du juste, celui du vrai. Rien d’artificiel. Un bout de bois, quelques clous, une ficelle et voilà un bateau prêt à transporter ces petits soldats à jamais figés dans leur posture. Aujourd’hui, revoir certains de ces jouets au grenier, chez les brocanteurs ou les sites d’annonces, c’est le plaisir de revenir le temps de quelques pensées en enfance. De réaliser que l’on jouait de peu et avec peu mais surtout, qu’on se construisait, qu’on se réalisait dans nos jeux, sans pile, sans électronique, sans réalité virtuelle. Etrange association que ces mots mis ensemble : réalité virtuelle. Dans nos jeux, l’intelligence n’était pas artificielle mais bien réelle, elle se développait par le jeu, par la réflexion, par l’arrêt brutal d’un « à table » impératif. Le temps de cette pause obligatoire était aussi le temps de réfléchir à se qu’on pourrait faire après. Chercher au rebut un bout de carton pour faire un pont, piquer un trancher pour couper du polystyrène qui trainait, devenir un trappeur armé de sa carabine à flèche traquant les merles dans le vaste jardin, battre son record de tour de maison en patins à roulettes, … Moments simples et heureux, mais au fond, les plus grands plaisirs ne sont-ils pas, aujourd’hui encore, les plus simples ?        



 

Septembre est parti et avec lui des pages se sont tournées

Septembre est parti et avec lui des pages se sont tournées. Pas les plus faciles, pas les plus simples, de belles pages, tout simplement. « Les sanglots longs des violons de l’automne bercent mon cœur d’une langueur monotone » disait le poète. Décidément, cette saison apporte son spleen. C’est peut-être pour cela que l’automne rime avec monotone ou bien inspire tant de mélancolie. L’automne, cette saison où la nature se pare de mille couleurs, peut-être pour nous faire oublier qu’en ces instants, nous rangeons au placard nos mille couleurs d’été. La clôture de la belle saison, comme nous avons l’habitude de le dire. La clôture de belles pages de vies surtout.

Retour de congés maussades, la météo ayant choisi de se reposer et de pleurer bien tôt cette année. Moral déjà atteint de cette page estivale sans chaleur ni baignade. Comme pour reprendre très vite ces courses effrénées, trop effrénées, de nos vies trop actives, les événements s’enchainent. Fidèle compagnon de plus de quatorze ans, un brin amaigri, comme chaque été passé à courir et gouter aux lézards, tu as quand même pris tes dernières forces pour nous faire bon accueil et se faire câliner. L’un et l’autre, avec ta malice et ta douceur qui ont creusé de profonds sillons dans nos cœurs. Loin de nous d’y voir des adieux, plutôt la joie des retrouvailles. Hélas, le lendemain n’avait pas la même figure. Miaulements étranges, gonflement du corps, direction les urgences vétérinaires. Les pensées plutôt sombres, les inquiétudes, les heures qui n’avancent pas vers ce foutu rendez-vous, celui des premiers résultats. Celui des larmes. Celui des choix. Te laisser partir. Ne pas te laisser souffrir. Un choix difficile. Un choix. Apaisé, tu t’es endormi à jamais dans ton corps, tu es toujours bien vivant dans nos têtes, nos espaces. Le regard te cherche encore dans le jardin, sur le lit, le canapé ou les chaises. Tu t’appelais Géo et tu t’appelleras toujours Géo. Au fond de moi, je suis sûr que quelque part, dans un autre espace, nous nous retrouverons. Tant de complicité, de douceur, de compréhension, tant de liens si forts durant ces années, même au plus sombre de ma propre vie ne peuvent rester ainsi.

Automne non monotone, un autre orage affectif, il tonne encore et gronde dans nos cœurs. Une autre page, plus longue celle-ci, vingt ans. Vingt ans à profiter d’une bulle aux portes de la nature, vingt ans à construire des relations, à découvrir des paysages, à randonner, à déguster des spécialités, à tester de nouvelles recettes, à vivre au plein air. Vingt ans non monotones, peuplés forcément de vies, de chagrins et de rires, peuplés de visites, de partage, de retrouvailles. Vingt ans à voir aussi les transformations d’une société, d’un modèle. Petit à petit les plus modestes s’en vont, les plus riches arrivent. Cherchent-ils à revivre le temps des cabanes de l’enfance dans les achats des plus gros bungalows ? Exit les jeunesses sous tentes, le temps des premières vacances sans les parents, des premières libertés entre fêtes de Bayonne et de Dax. Exit les caravanes sorties de leur torpeur pour quelques semaines d’air iodés, d’engueulades à monter l’auvent, d’odeurs anisée de grandes tablées de campeurs, de rires et de bonne humeur. Place à l’hôtellerie de plein air, les alignements de baraques sur roues, toutes plus grandes les unes que les autres, le culte du tape à l’œil est désormais roi. Une page se tourne, dans la tristesse, les regrets d’un monde qui n’est plus. Clore des pages est une chose, c’est là un chapitre qui se clos. Un tiers de vie, et plus encore. Un chapitre hérité des parents. Le clore, c’est aussi avoir l’impression de leur manquer de respect. De ne plus être digne de cet héritage. Pourtant, c’est à bout de souffle que là encore, ce choix se fait. C’est encore dans les larmes. C’est encore et encore, les sanglots longs de l’automne, sans violon. Décidément, septembre pique et mord. Octobre est là, il arrive sur les deuils et les tristesses. Il arrive pour apporter ses couleurs, ses trésors, ses espérances. Il est présent pour illuminer nos vies. Ranger les livres fermés. Ouvrir d’autres pages, faire d’autres découvertes, faire naitre d’autres plaisirs. La vie est un éternel recommencement. La vie est devant, toujours. Ne jamais oublier. Ne jamais oublier de vivre et de regarder loin. Devant. Loin devant. Merci pour ces deux belles pages, merci de les avoir écrites, de les avoir initiées. Merci à la vie de nous faire vivre aussi ces langueurs. Il faut parfois ces larmes pour ne pas perdre pied ni se faire aspirer dans des tourbillons de vies qui ne sont pas les nôtres. Nos vies sont ce que nous en faisons. Nos vies sont nos essences, pleine de sens, parfois cachés, mais nos vies sont pleines de lucidité. Le livre de nos vies ne s’écrit pas sur quelques chapitres. Ceux-là sont clos, d’autres sont à l’écriture et d’autres viendront encore… Nul recommencement, juste des constructions qui passent parfois par des démolitions, des reconstructions. La vie, tout simplement.   

Aujourd'hui

Etats d’âme, état d’âmes, état de l’âme, et tas de lames. Nos vies sont pleines de hauts et de bas, comme un océan d’incertitude. Petit clapot ou mer démontée, il y a de quoi avoir le vague à l’âme et le mal de mer. Parfois. Nous cherchons le repos, celui du corps, celui de l’âme. Nous cherchons la paix, la tranquillité, comme une bulle dans un monde en perpétuelle agitation. A trop subir, parfois le corps lâche, parfois le mental. Nos sens se mettent en alerte, parfois trop, est-ce là le pressentiment ? Une peur sous-jacente, la peur d’un trajet, la peur d’un rendez-vous, la peur d’une fin, la peur d’un abandon, d’abandonner. Le pressentiment est-il quelque part l’après sentiment ?

La fatigue, le ras-le-bol, ce n’est pas un désarroi mais une réaction saine à l’opposition. Ne plus se battre, ne pas se battre, ce n’est pas couler mais choisir une autre voie, sa propre voie. C’est aussi ne pas se forcer à rentrer dans le moule ni prendre un chemin qui n’est pas le sien. On grandit par ses propres pas, pas en suivant ceux des autres, pas en s’oubliant dans des mondes sans dialogues véritables. Le repli, c’est de la régénérescence, une phase pour soi, un moment de méditation, de retrouver son propre métronome. Qui mieux que soi pour écouter, pour s’écouter ? « Suis-je à ma place ? à celle où je veux être ? Qu’est-ce-que m’apporte ce chemin ? » Cela passe aussi et surtout par la physiologie, savoir se reposer, savoir faire ce que l’on aime, manger ce que l’on aime. Ne voir personne ou bien voir qui on veut. S’accorder un temps pour soi et comme un instrument, trouver le bon accord. S’accorder. Se reconstruire. Dire non. Faire le deuil de chemins qui ne sont pas les nôtres, prendre sa route, respirer, se retrouver. Nous n’avons qu’une vie. Elle est à nous, à personne d’autre. Elle nous appartient et il nous appartient de la construire, de la faire grandir jusqu’à son épanouissement. Et nous avec.

Pour cela, à chacun ses outils, ses moyens, ses méthodes. Personnellement, j’ai mes lieux de repli, mes musiques, mes silences, mes envies, mes non-envies tout aussi importantes sinon plus. Le temps est un allié même s’il file vite. On peut afficher un sourire, nul ne saura jamais s’il est feint ou bien réel. Dans notre monde moderne, les gens viennent puiser vos énergies, vos idées, vos envies sans remord, sans retour, sans se soucier. C’est ainsi. Ce n’est pas grave. Ce sont des voleurs qui ne vous appauvrissent pas, au contraire, ils s’appauvrissent de se nourrir des autres. Gardez votre cap, vos idées, vos chemins, poursuivez votre route et si cela vous dérange et vous pèse, détournez votre route de la leur et allez prendre l’air. Pourquoi perdre du temps lorsqu’il est essentiel de l’utiliser pour soi ? Ce n’est pas de l’égoïsme mais de la gestion des priorités. Hier est fini, demain pas encore là, c’est aujourd’hui qu’il faut vivre. Et peut-être même que demain ne sera pas là. Peut-être que ce moment, là, ici, est le dernier ici et là. Cessons de survoler nos vies. Posons-nous. Ancrons nos pieds dans le sol. Plantons nos racines. Respirons, contemplons, reposons notre esprit, soyons-nous. Nous sommes vivants, aujourd’hui. Plus qu’hier et moins que demain. Il n’y aura peut-être pas de demain, peut-être plus de demain. Loin d’un discours pessimiste, c’est hélas une triste réalité : c’est aujourd’hui qu’on vit, qu’on respire, qu’on est en forme. Tout peut tourner si vite. Un projet ? Un rêve ? Une envie ? Allons aujourd’hui cueillir la rose, demain elle sera fanée. Et nous avec. Alors, au final, les futilités de la vie, les incompréhensions, les grincheux, les rouleurs de mécanique, les petits chefs, les faux pouvoirs, ce ne sont que des courants d’air sur nos vies. Des graviers sur le chemins, pas des rochers pour nous empêcher d’avancer. Nous sommes là, debout, vivant. L’envie d’avancer est en nous. Alors, marchons. Prenons en main les rênes de notre vie. Notre vie, notre chemin, notre parcours. Vivant et libre. Libre de choisir. De se choisir soi. De se choyer. De vivre. Libre. Vivant. Aujourd’hui. 

Il va faire beau

 Etrange monde, le visible mis à l’arrêt par l’invisible, le souffle de la vie intoxiqué par le souffle de la mort, le monde réel devenu un monde viral où nous virons tous, où nous virons tout, où nous vivrons quand bien même. Ce n’est qu’un coup d’arrêt, un coup derrière, un stop and go pour parler moderne, une mise à l’arrêt, une mise aux arrêts, une pause. Hors du temps, pas longtemps, loin du temps, pour longtemps, hors de nous, pour un moment, hors de tout, pour un temps. C’est quoi la vie ? C’est quoi l’utile ? c’est quoi l’inutile ? A trop courir on en oublie de marcher, à trop marcher, on en oublie de rêver, à trop rêver, on en oublie de vivre, de respirer. Mais ce monde est puissant, savant, tout le monde sait tout, tout le monde sait ce qu’il faut faire ou plutôt ce qu’il aurait fallu faire puisque désormais l’ordre est dans le désordre, l’avis domine sur la vie, on sait, on tranche, on se libère, on crie, on contredis, on prend la parole, on justifie, bien à l’abri derrière des pseudos, derrières des pseudo-vies, derrière un écran, on tweete, on publie, on existe et on sait. Comment le monde tournait sans les ondes, sans les deux ou trois ou quatre ou cinq jets ? Sans les troubles faces des écrans livides, sans les coups de gueules médiatisés sur l’instant, coupés au montage, démontés, remontés, transformés, la nouvelle s’emballe devient une coquille, vide de sens, vidée de ses instants, reconstruite à la hâte pour être vendue, déchirée par la concurrence, elle se travestit et devient news. Essentiel, non essentiel, les étiquettes valsent, les petits trinquent, les plus gros pensent survivre mais le rouleau compresseur écrase les anciennes règles, aussi sec s’affichent les nouvelles, à la peinture fraiche mais non délavée, le monde accélère et l’internet des objets laisse la place aux objets sur internet. Le virtuel bouffe le réel. Un petit clic pour une grande claque, exit le coin de la rue, voici venu de l’autre bout du globe le graal enfoui si près d’ici sous les couches de plastique opaque. Périmé, périssable, péril puis périr. Cimetières en rayons, des caddies alignés comme une procession en repentance pour le monde d’hier, mais pourquoi une particule invisible venue d’on ne sait où, après avoir bouffé nos bronches s’en vient scier nos branches d’un commerce local ? Stratégie du vide, politique de la terre brûlée, le monde se replie, les vies se cloisonnent, la seule lueur vient de l’écran, le clic salvateur qui permet de survivre, parce que le proche est devenu lointain, parce que le couperet est tombé, parce que le monde n’est plus qu’une ombre toussotante, allons, tout aux tentes. Cotons tiges bien enfoncés, restons négatifs face aux positifs, restons positifs face aux négatifs, l’ombre plane, le monde lui a besoin de lumière, le monde luit, de la lumière, du soleil, du plein air, riche en vitamine, des énergies cosmiques dont vient pourtant la santé, de quoi faire tousser le toussoteur, de quoi bruler les ailes du virus. Quittons un instant l’écran, prenons l’air, assis au soleil ou bien quelques pas à la lumière naturelle, profitons des rayons de soleil, regardons la pluie tomber, les feuilles se détacher de l’arbre pour s’enrouler dans une spirale mortelle. Mortelle ? Non, une transformation. On ne peut être sans avoir été, on renait toujours après la plongée, dans une grande respiration. Le jour succède toujours à la nuit, la lumière sera demain au bout du tunnel. Il est normal d’avoir peur, de craindre, de refuser le changement de règle du jeu. Il est important aussi de préparer demain parce que le plus beau dans une randonnée n’est pas le but mais le chemin. Alors oui, on est à l’arrêt, c’est le bon moment pour préparer son sac, pour refaire ses lacets, réviser la carte de notre vie, vérifier si jusqu’à présent nous étions sur le bon chemin, notre bon chemin, pas celui indiqué, pas celui imposé, pas celui d’un autre, non, le sien. Notre chemin. Bientôt. Soyons prêt. Il va faire beau.   



 

Du temps pour les vivants


C’est un jour sans soleil, un jour sans pluie, un jour sans envie. Il y a du monde, une foule d’anonymes, les uns aux yeux des autres car ainsi va la vie, nous menons tous nos barques vers des horizons lointains tout en oubliant d’où nous partons, nos ports et nos attaches, si proches. C’est un jour anodin où les gens se sont réunis pour dire au revoir à celui qui n’est plus. Un jour quelconque, un jour à part, un jour où l’on se souvient.

Les regards plus ou moins embués, les paroles éphémères, les mots troublés, les mots que l’on croit bons, les mots ordinaires sur des vies ordinaires. Là. Il n’est plus. Alors on raconte, on sourit même, on se rappelle des souvenirs d’une enfance, des attentions, des engueulades, des repas interminables, des longues tables, des bricolages, des travaux à n’en plus finir, et l’on remet de la dorure sur des pleurs d’hier, on appelle à la rigolade à peine contenue par des souvenirs vieux mais liées. Il n’est plus, mais on se rappelle du temps où il était. Un temps passé et à bien écouter les histoires, un temps tout de même lointain. Car ainsi vont les vies, on se croise, on vit, on partage et on rit, puis chacun trace sa route, sans jamais se retourner, en emportant les fleurs séchées du passé en croyant les voir s’épanouir à jamais. Pourtant, il n’est pas difficile de réaliser que les fleurs fanées ne sont plus les roses fleuries du jardin de la vie. Pourtant, si le bateau file promptement vers nos horizons lointains c’est bel et bien que nous en tenons fermement la barre et gardons le cap vers ces ailleurs flamboyant. Pourtant, si nous nous rappelons d’hier c’est qu’hier n’est pas mort ni même à jamais mort dans nos cœurs. Alors on parle, on se souvient et on raconte comme si rien n’avait jamais changé.

Pourtant il est là, impassible et froid à ces rires, étanche à ces émotions. Il est là et il n’est plus. Une petite voix s’en vient et interroge : « Dis, tu parles si bien de lui dans des jours lointains, mais quand l’as-tu vu pour la dernière fois ? Quand ? L’as-tu vu le dos courbé, les mains endolories de trop travailler, les cheveux blancs laissant place aux cheveux rares, les mots hésitants et le regard perdu ? L’as-tu vu il y a quelques jours, encore marchant, encore souriant, encore parlant ? L’as-tu entendu dans ton téléphone dernier cri ? L’as-tu entendu autrement que dans tes souvenirs d’enfance choyé ? » C’est terrible une petite voix, ça vous perce les tympans et vous glace le sang. Triste réalité, nous courons sans savoir vers où et nous quittons ce que nous ne connaissions que trop bien. Sommes-nous imparfaits ou simplement trop parfaits ? Qui sommes-nous ? Peut-être bien que nous sommes, tout simplement, parce qu’il a été là pour glisser quelques conseils, parfois douloureux à recevoir, parfois nous auront-ils paru imbéciles, mais chaque pierre du chemin construit notre chemin et si nous oublions ces pierres, n’oublions jamais d’où nous sommes partis, d’où nous sommes issus, sachons aussi accorder du temps au temps, du temps aux vivants.

Ecouter le silence


Ecouter le silence, c’est entendre les bruits de la vie, se réveiller et prendre conscience de la maison qui vit. Le feu qui crépite, le tic-tac de l’horloge, les craquements de la charpente au sortir de la nuit sous les premiers rayons du soleil. Peu à peu, il écoute, il entend, il s’installe dans ce monde auquel jusque-là il n’avait pas prêté attention. Peu à peu il chemine avec moins d’hésitations dans ces lieux pas encore tout à fait familier. La pièce est petite et encore trop meublée, elle vit dans ces instants de transitions où deux vies s’entrechoquent, celle de la possession limite collectionneuse à en friser la correctionnelle et celle plus dénudée, plus simple et tellement plus essentielle. A quoi servent les piles d’assiettes aux décors variés si l’on oublie de les sortir de leur cercueil de bois sentant la cire pour les aérer ? L’essentiel est dans la vie, l’usage, non dans la possession. Quelques verres pour les amis de passages, les amis de naufrage, les coups perdus et les soifs d’écouter, quelques ustensiles pour une cuisine simple et utilisant les produits du coin, quelques chaises mais pas trop, un table pas trop grande, un coin pour se détendre et lire en écoutant la musique des bruits d’ici. Un fond musical pour parfois se plonger dans des rêveries dont les brumes ne tiennent en rien des fumées toxiques, un abri, un refuge, des murs de pierres, austères pour qui ne sait lire dans leurs rides les vies passées, des bout de rochers égratignés par des éclats de rire et des travaux d’antan. Un cocon, essentiel.

Il fait grincer la fenêtre et repousse le vieux volet au bleu éclatant qu’un valet tout rouillé mais fidèle au poste s’acharne à retenir sous les coups de vents et parfois les vagues de pluies, de celles à faire fuir les touristes qui ont du mal à comprendre qu’elles ne durent jamais très longtemps, ici le temps change au gré des marées et selon ses propres envies, le ciel a toujours la bougeotte, il se pare de bleu et le mélange sans cesse de gris. C’est peut-être pour cela que les volets sont souvent bleu éclatant, c’est peut-être pour cela que les pierres paraissent austères, c’est grâce à cela que le monde passe avec bruit et repart aux jours raccourcis. Le temps est clair, le ciel est gris, l’air puissant et iodé, la fumée retombe et le chat peine à s’aventurer au dehors. Il referme la fenêtre sans rideau, découvre la pièce baigner d’un peu plus de lumière et s’en va faire couler son café. Un coup de tisonnier, la flamme se redresse et envoi un gerbe d’étincelle aussitôt aspirée par la cheminée, le feu s’exprime, s’étire et se contorsionne comme au saut de son lit. La vie s’installe, les oiseaux pépient, une voiture passe, des bouts de conversations s’accrochent aux murs, bientôt rugira la corne du vieux roulier qui emporte les iliens vers là-bas et d’autres bruits. A chacun son rythme de vie et d’envies. Pour l’heure, cela sera petit-déjeuner et lecture avant d’aller se dégourdir les jambes sur des chemins improbables en un parcours non encore décidés, l’avantage d’ici est de pouvoir marcher à l’envie, un bout de route, un chemin, un sentier, un vieux lavoir, une falaise, un bout de mer, une colère d’océan, un bosquet, quelques perdreaux, des faisans, des parcages, quelques vaches et moutons, une auto qui passe et salue, un ciel gris qui ne l’est plus, une simple vie qui retrouve un essentiel. Son essentiel.



Voilà combien de temps


« Voilà combien de jours, voilà combien de nuits, voilà combien de temps que tu es repartis » chantait Barbara et il ne sait pas pourquoi, ce matin cet air lui vient aux lèvres de la mémoire. La notion du temps est tout autre lorsqu’on vit hors du temps, hors du monde, accroché comme une bernique sur son rocher, ce ne sont plus les tic-tacs de l’horloge du bureau mais les coups de trompes du roulier faisant ses inlassables traversées entre là-bas et ici. Là-bas, c’est plus gris, plus bruyant, plus vivant diraient certains, là-bas, c’est la grande terre, le continent, sa vie qui grouille, court, rugit, klaxonne, crie, résonne et bourdonne. Ici, c’est la vie qui passe au gré des nuages, des vents, des envies, c’est le vol des goélands à rase roches, c’est le parfum des bouffées d’iode, ce sont les premières fleurs, les premières couleurs, les premiers vols bourdonnants. Rien ne s’oppose, tout se complète, telle est la vie, les jours succèdent aux nuits, les nuits succèdent aux jours, subtil équilibre, il y a les frimas, il y a les coups de chaud, telle est la vie. « Voilà combien de temps ? » s’interroge-t-il en lui-même, pas pressé d’y trouver une réponse tout en parcourant les sentiers côtiers d’un pas pas pressé, subtil éloge de la lenteur qui n’a rien avoir avec la paresse, non, cette lenteur n’est qu’une offrande à la vie, une offrande à soi : s’offrir le temps, celui que les hommes n’ont plus, ceux de là-bas, le temps de voir, le temps d’observer, le temps de se régaler, de comprendre et de chercher à comprendre, pourquoi l’oiseau, pourquoi l’abeille, pourquoi la vie…. Et pourquoi pas ? Et pourquoi pas !

La sonate du temps associe ici les instruments non pas à vent mais du vent aux percussions des vagues sur les rochers. Ici tremblent et sonnent les arbrisseaux, les graciles herbes, les coques de bois et leurs lourdes chaines dans le petit port, parfois lorsqu’Eole est plus en forme, c’est la vieille girouette qui grince ses rhumatismes, le volet de la maison abandonnée ou le portillon qu’on a oublié de fermer. Pourquoi d’ailleurs serait-il fermé ? Ici il n’y a pas de clé, pas de clôture digne de là-bas, ces murs hauts qui enserrent les maisons auxquelles il ne manque qu’un mirador, non, juste quelques pierres bâties en des murs humbles et bas pour dire aux chats de faire un peu d’exercice lorsqu’ils traversent les terrains dont ils se moquent de savoir qu’ils ont des propriétaires. Le portail ne s’est jamais marié, il vit sans chaine, sans collier, sans clé, il clôture par la forme avec l’élégance de ne pas enfermer. Il est juste là parce que nous ne sommes pas des chats et que nous préférons le plancher des vaches pour traverser nos parcelles plutôt que l’escalade des murets. Certains l’ont même démonté, parfois même remplacé par un simple cordage, histoire de mettre un peu de marin dans les terres, un peu de marrant dans les têtes. Les percussions peuvent être douces, presque tendres, puis devenir rapidement colériques, comme si elles cherchaient à trouver le point de résonnance de ces rochers qui ont eu l’outrecuidance de s’aventurer en mer. La mer, c’est cette belle étendue qui nous sépare de là-bas. L’océan lui est de l’autre côté, on n’en voit pas le bout, immense terrain d’eau et de force sur lequel glisse les bateaux et les oiseaux de mer. Etrange tout de même que les oiseaux de mer s’aventurent en océan…. Parfois, lorsque le temps est clair, on aperçoit les côtes voisines de la presqu’ile et de l’autre ile, la grande. Comment chercher à mesurer le temps, à s’en aller dans le passé pour compter les jours et les nuits tel un prisonnier ? Ici, il n’est pas de prison, il n’est pas de détention, il n’est que liberté et mesure d’avoir le temps, celui après lequel toute une foule de gens là-bas courent après sans jamais le rattraper. Vous ne le rattraperez jamais, ne le cherchez plus, il est ici, en cavale et en liberté. Au fond, il le comprend très bien, heureux d’en avoir fait de même.



Il nous écrira


Quelle étrange idée, quitter le sud et ses chaleurs et ses foules pour s’isoler sur même pas un bout de terre mais un simple caillou émergeant des flots et sans cordon ombilical le reliant au monde ? Un choix de vie, un choix d’envie, le choix de la vie. Simple, tranquille, calme et détendue. La vie, tout simplement. Loin des miroirs aux alouettes, loin des modes, des fausses tentations, loin de ce monde devenu trop superficiel, c’est en somme en retour à l’essentiel. Un retour à la vie, une renaissance, un isolement qui n’en est pas, un repli non pas sur soi mais vers soi, comme seules les étapes en solitaire sur les sommets peuvent en offrir. L’abandon d’un modèle de vie pour un autre. Oublier l’avoir pour découvrir l’être et être plus qu’avoir, un mantra plus qu’un credo, pourvu qu’il y reste du papier, un stylo, de quoi noter, revenir de temps à autre à ces jeux d’écritures qui sont autant de moments de plaisirs, de voyages et un peu de partage.

Les valises sont bouclées, les meubles abandonnés, les placards vidés, les clés sous le paillasson qui ne dit plus bonjour mais bon vent. Les volets sont clos, le feu est éteint, les herbes folles dans les vases trahissent le progressif abandon des lieux, il ne manquerait qu’un voile de brume pour adoucir le tableau en estompant les contours d’une ancienne vie, ou plutôt, d’un épisode clos d’une vie qui poursuit. Un taxi qui démarre, une gare, des trains, une autre gare, d’autres trains, un autre gare au bord de l’eau cette fois-ci, des bateaux, un bateau, des vaguelettes puis des vagues, un ciel gris riche de mille gris, plus une terre autour, des roulis, des tangages, un relief, un mur dans la mer, des vagues qui se brisent dessus, un virage, une corne qui rugit, un arrêt et des passagers qui se pressent. Lui ne bouge pas, il serre sa valise, avance lentement, comme voulant profiter de ces derniers pas sur ce bout de continent mobile, comme pour se préparer à poser enfin le pied sur le caillou, sentir la pierre profondément ancrée à la Terre, la belle planète bleue que tant d’hommes assassinent, respirer ces odeurs d’iode et de poissons, se sentir vivant et en même temps enfant. Comme l’enfant quittant le ventre de sa mère, il quitte les flots de la mer pour cette ile, il reste un moment à l’arrêt, à regarder les bateaux bien alignés, à s’assurer que le gros pourvoyeur de vies s’en retourne vers les cieux gris, et là, il pleure, des larmes salés comme la mer, des larmes neuves comme sa vie, des larmes de bonheurs à venir, des larmes d’épisodes désormais enfuis de l’autre côté de l’eau, de l’autre côté d’aujourd’hui, de l’autre côté de celui qu’on oublie. Il est à l’aube d’un nouveau jour, le premier de sa vie, celui d’ici. Il n’est plus parti, il ne s’est pas enfui, il est ici et maintenant, peu importe hier, peu importe avant-hier, la vie se vit au présent, le futur ne s’écrit qu’au présent, avant il se rêve, il s’espère, il en devient troublant et finit par bouffer l’essence même de la vie, le seul et unique moment : le présent. Le soir tombe dans le bruit de vagues, quelques oiseaux de mers deviennent des oiseaux d’iles en rasant les reliefs avant de disparaître dans l’abri d’une crique, de quelques buissons, d’une plage invisible. Machinalement, il remonte son col, empoigne sa valise et traverse le port et ses bâtiments colorés, il marche lentement, les yeux encore humides mais heureux, il gravit la route principale qui conduit au bourg, rangées de maisons à peine désordonnées qui essayent de se blottir autour de l’église, quelques commerces s’affichent en vitrines, puis quelques maisons autour de ces routes tendues comme des fils sur une toile d’araignée, puis des jardins, des friches, des landes, d’autres maisons et tout au bout de chacun des fils, une falaise où les flots grognent parfois. Le vent souffle sans forcer, quelques gouttelettes viennent caresser le visage comme des bouts de bienvenue, quelques pas dans une obscurité de plus en plus présente et enfin le portillon de bois sans clé, le bout de jardin à traverser et la vieille porte où grince la clé. Il y est. 

Patience, peut-être qu’une fois le bagage ouvert, le cœur reposé, la page tournée, il nous écrira…


Mon béret


Avec un peu de culture ou un brin de connaissance,
Vous sauriez que cette coiffe que je porte avec aisance
N’est qu’un simple béret, tout de laine foulée
Il n’appartient ni aux basques ni même à mes chères Pyrénées,
Il pourrait tout autant être landais ou gascon
Ou bien encore béarnais ou breton

Et si le rouge vous a trompé
Ce n’est ni basque ni contestation
Une simple couleur arrachée au passé
Une coiffe vraie sans ostentation

Oui, c’est là mon béret
Rouge et intransigeant
Sous le soleil, la pluie ou les vents
Ma tête toujours en est couronnée

Porté avec fierté
Sur les chemins du monde
C’est aussi en signe de respect
Pour celles qui m’ont mise au monde
Car si ma maman m’a donnée la vie
Mémé m’offrit mon premier béret

Qu’elles en soient à jamais remerciées.






Une bouteille à la mer

Le vent souffle et grossit les vagues, la pluie fine trouble la vitre de la fenêtre de toit, la maison grande et silencieuse résonne des derniers accords de piano une dernière fois, c'est un dimanche matin comme un autre, ou pas, chaque jour est différent, chaque jour s'apprend, se vit, s'aime. Le moment est propice à l'abandon. Une page pleine à lire, une page vide à écrire, nos vies sont ainsi. Entre hier et demain s'étale aujourd'hui. Choisir la vie, choisir l'écrit, choisir les cris des mots que la plume semble arracher au papier. Choisir car la vie n'est faite que de choix. Sans connaitre la fin, sans savoir forcément pourquoi, nous sommes ici et maintenant, désireux d'apprendre, d'avancer, de connaitre d'être et loin d'avoir. L'automne est bien là même piqué de quelques jours d'été, de coup de chaud à peine trahi par des jours courts, des lumières rases qui caressent l'horizon, des instants que nous tentons de capturer à coup de pixel et de photographies. Ici et maintenant. Nos vies sont des bouteilles à la mer, jetées dans les vagues de l'ennui, voguant à l'infini sur des océans d'aventure, elles flottent comme des bouchons, visibles, invisibles, sans jamais vraiment couler même si parfois il nous arrive d'avoir le mal de mer d'être tant ballotté. Parfois une vague nous submerge, et nous touchons le fond, non pas de notre vie mais celui de notre coquille de verre, pourtant nous nous sentons tellement écrasé, tellement anéanti que nous avons la volonté de disparaître, de plonger dans les abysses et de fuir la lumière. Parfois au contraire, c'est l'euphorie qui nous fait surfer sur la vague, nous irradie de soleil et nous réchauffe le cœur et le corps. Parfois c'est la vie paisible, le calme plat entre deux vagues, nous divaguons. Soleil ou ciel gris, de jour comme de nuit, nous laissons nos vies dériver sans essayer d'en prendre le contrôle. 



Le hasard. La bouteille dérive et vient s'échouer sur une plage ensoleillée bordée de cocotiers. Le hasard. La bouteille vient se briser contre les rochers d'un archipel déchiqueté où les vents froids et glaciaux s'abattent quotidiennement. Le hasard. La bouteille navigue sur les flots, portées par les courants elle vogue et traverse les océans sans jamais se poser. Le hasard. Le hasard, c'est aussi de pousser la porte, pousser le bouchon et se jeter à l'eau. Apprendre à nager, choisir son cap, rejoindre la rive et vivre par soi-même et pour soi-même à l'endroit que nous choisirons, apprendre à vivre et à être soi. Il n'y a pas de hasard, jamais, il n'y a que des moments et des regards différents que nous portons sur ces moments-là. Apprendre à s'échouer, c'est apprendre à échouer, à apprendre de cet échouement, apprendre à se relever, apprendre à apprendre. La vie n'est qu'un grand escalier où chaque marche s'apprend, se comprend, se gravit, par notre propre évolution, nous progressons, nous gravissons notre vie, c'est un peu notre montagne, et peu importe qu'elle soit colline, dune ou grand sommet, la véritable leçon est dans le chemin et non dans le terme du voyage. Osons sortir de notre bouteille confortable, osons respirer l'air du large, osons vivre, tout simplement.



Le vent souffle et la pluie rafraîchit les joues tout autant que le jour, il fait bon marcher et respirer ce grand air, il fait bon embrasser ces mille couleurs, ces nuances de gris sans cesse changeantes, il fait bon savourer ces instants présents. Le moment est propice à l'abandon, s'abandonner à soi. Etre soi. Respirer. Vivre. La bouteille s'est posée. Elle ne s'est pas échouée. Elle n'a pas échoué. Bon vent.


De nouveau


Le sablier du temps égraine ses particules, le sable glisse, il quitte le haut du récipient pour s’écraser tout en bas, puis la main innocente s’en vient les retourner et file le temps, et glissent les grains de sable. Les pages blanches jaunissent du désespoir d’être noircies, désertées de leur maitre es tortures, éloignées du stylo bleu habituel, orphelines du temps et des idées mais …surtout du temps. Que ne serait l’Homme s’il ne se plaignait sans cesse du temps ?
Alors bon, voici venu le temps de retourner le sablier, de le coucher pour que cesse enfin la fuite inexorable du temps, la course du sable et pourquoi pas, mettre enfin un grain de sable pour en stopper la course ? Le soir décline, les jours sont déjà bien raccourcis loin de leur apogée, les températures encre chaude d’autant plus soulignées par l’absence de vent. Le bruit des vagues est loin, l’endroit calme exhale les essences de bois divers et le piano lent de Didier Squiban ponctue le silence loin d’être pesant. S’asseoir devant la feuille blanche, un peu confus de n’être pas venu plus tôt, un peu intimidé par cette surface immaculée, par ce stylo froid, par ce retour aux sources de l’écriture…
Comme préparation, juste un temps à soi. Un temps pour soi, un temps pour se poser, s’asseoir dans l’herbe, pieds nus, caresser les brins de verdure à rebrousse-poil, laisser son esprit s’apaiser, les tensions disparaitre, s’enraciner dans notre Terre, sentir les énergies douces et régénératrices envahir le corps puis s’abandonner les regards perdu dans l’azur pur du ciel d’été. Respirer, lentement. Oublier les ondes, les appareils électroniques, les faux liens de vraie virtualité. S’offrir ce moment à soi. Etre sans avoir, être comme un être en devenir, parce qu’on grandit toujours et tout le temps, même les jours où cela fait mal, tout comme les poussées de croissance de notre enfance. Sentir le sol  frais, l’air chaud sur les jours, le regard perdu à chercher un quelconque point d’arrêt dans ce ciel désespérément bleu, partir en voyage en ciel et terre, entre ici et tant d’ailleurs, s’oublier, s’abandonner puis enfin se redresser lentement, respirer profondément et regagner le petit bureau, la pièce obscure toute de bois vêtue, regarder la flamme de la bougie danser sur la page, sentir les saveurs sucrés de l’encens et laisser glisser le stylo, simplement, comme pour reprendre le rythme, comme le coureur retrouvant ses premières foulées, écrire, dessiner des mots, oublier les maux, écrire, encore et de nouveau, parce qu’au fond, les vieilles passions ne meurent jamais, parce qu’au fond, le plaisir d’être soi c’est aussi réaliser combien toutes les facettes d’un être nécessitent d’être travaillées et polies pour mieux en révéler la profondeur et la brillance : chaque être est un diamant dont il est le joailler, à chacun de prendre la peine de se trouver et de s’accorder le temps de polir ses facettes sans jouer à pile ou face et sans se voiler la face non plus.

Ad patres


Georges Brassens a écrit « lorsque mon âme et mon corps ne seront plus d’accord que sur un point : la rupture » Une bien belle phrase qui appelle et interroge. En effet, lorsque l’âme et le corps prendront des chemins différents, d’ailleurs, qu’en sait-on ? Qu’est-ce que le corps, cet habit de chair sur des cintres d’os qui plait aux uns et déplait aux autres, ce costume qui selon comment on le porte nous donne l’air bien habillé, souriant ou bien encore mal fringué et triste. Ce costume au fond ne sera plus qu’un amas sur son cintre aussi inerte que le veux peignoir troué oublié à la patère de la salle de bain gardé on ne sait pourquoi, parce qu’il a toujours été là, parce qu’il fait partie de notre vie. Le corps, lui, n’est pas un bien matériel, il effacera sa présence matérielle pour n’exister qu’au virtuel des souvenirs. Selon nos sociétés, nos croyances, nos coutumes, il sera enfermé dans une boite aux bois précieux pour disparaitre sous la terre, la pierre ou les flammes échappant aux regards à jamais. Réduit au silence, à l’absence. On nait, on vit, on disparait, on plonge dans l’oubli du quotidien ou l’on ne vit plus que par souvenir.
Alors oui, le jour où mon âme et mon corps ne seront plus d’accord que sur un point : la rupture, que faudra-t-il qu’il advienne ? Mon âme a toujours été bohème, voyageuse, même dans les moments les plus sérieux les plus stricts : sur le banc d’une classe, dans les moments les plus étranges, les plus tristes où la rigueur fut de mise, mon âme bien peu conquise s’en allait perpétuellement divaguer vers quelques sommets, quelques randonnées, quelques es capades, quelques contrées familières, quelques désirs d’ailleurs, de ces ailleurs qui nous abiment de ces abimes où nous plongeons, de ces plongeons où nous respirons, de ces respirations qu’on appelle la vie. De mon âme donc, point de souci, point de salut, d’ailleurs aurait-elle seulement dit au revoir ? Oh ! Je ne sais pas ce qu’il y a après, ai-je seulement su ce qu’il y avait pendant ? Je n’ai aucun souvenir de ce qu’il y avait avant. Selon nos classiques populaires, peut-être rêverais-je mes maitres et prendrais-je dans la fumée de leurs pipes d’écumes de leurs cigarettes l’occasion de croiser quelques mots, d’y entendre accrocher leurs vers, je ne sais, peut-être rêverais mes proches, mes amis trop tôt enfuis, trop tôt partis, mais part’ on seulement trop tard ? Peut-être qu’il n’y a que le néant, qu’il n’y a que poussière d’étoile qu’il n’y a rien tout simplement ; enfin bref, mon âme fera sa malle, elle fera son voyage, elle fera ce qu’elle voudra, au fond, comme elle a toujours voulu, la belle affaire que voici, la belle âme que voilà !

Mon corps. Mon corps sera posé dans une boite, dont le bois blond ravira surtout le marchand, bien peu les amis venus devant ces quelques planches se rappeler de nos existences communes, alors dans une envie, comment pourrais-je dire, dans une salve d’humour à pas grand-chose, je verrai bien une messe, solennelle mais belle, dans un cadre qui sied, pourquoi pas la basilique Saint Sernin, où je n’ai pas souvenance d’avoir entendu ne serait-ce qu’un bout de messe, ou plutôt non, pourquoi pas la vieille chapelle tout en haut de la montagne, celle qui a vu mes fonds de culottes frotter de trop près le rocher pour jouer les explorateurs et tenter une spéléologie d’enfant dans les grottes cachées au pied de la cascade, pourquoi pas encore cette chapelle petite et coquette aux vitraux magnifiques perdue sur une ile…. Ah ! les iles, elles vous emmènent à voyager, même lorsque vous n’y êtes plus. Allez, j’y file, mon âme appelle mon corps à se bouger, le bruit des vagues sur les rochers, les cris des mouettes et des goélands, les cloches de l’église du bourg, la trompe du ferry, ou bien encore le silence et le vent, tout simplement !



x

Vagues


La vague s’en va, la vague revient, elle efface sur le sable les traces d’un présent passé, elle dessine des rides sur le sol humide puis elle repart, puis elle revient, étrange ballet. La vague divague sur les sables, qu’il pleuve ou qu’il vente, elle poursuit inlassablement son travail de sape, elle gomme, polit la plage et s’efface, polie, allant se noyer dans les eaux troubles d’un océan en pleurs. Spectacle sans cesse renouvelé et pourtant spectacle immuable, la course seule change, la plage déserte devient de plus en plus lisse, parfois un coquillage ou deux sort du manteau de sable sa nacre blanchie. Hiver. Quelques pas sur la plage, quelques vagues sous les pas, quelques traces de pas qui se dessinent, s’effacent et disparaissent, l’histoire de la vie. On nait, on vit, on disparait, parcours immuable, dont ou oublie l’exactitude, on court, on se noie de mille tourments, on croit trouver des raisons de vivres dans des occupations qui vous bouffent la vie, puis on meurt finalement à petit feu dans un semblant de confort moderne qu’on nomme bonheur. C’est quoi le bonheur ? Avoir ou être ? Paraitre ou devenir soi ? Etre soi n’est pas être dans la soie, c’est apprendre à se connaitre, à se découvrir, à s’accepter tel qu’on est et non tel que les miroirs en voudraient l’image. Etre, c’est marcher sans se retourner, les pas s’effacent, le sable reprend ses marques, il gomme les blessures, il n’en garde trace, il sait l’importance de l’oubli pour s’offrir tout entier aux nouvelles épreuves, aux pas nonchalants comme aux pas pressés des promeneurs pas pressés, comme aux pas des chalands qui passent et repassent. Hiver. L’air est vif, les vagues se redressent et mordent encore plus loin la plage, elles mettent du cœur à l’ouvrage, elles nettoient, elles effacent, elles lissent et le sable devient une page blanche. Une nouvelle page, celle d’un nouveau jour, celle d’une nuit de pleine lune, celle des cris des oiseaux, celle des enfants galopants, celles des chevaux venus piétinés l’écume dans un matin de brume où l’hiver n’en finit plus de mordre comme s’il savait qu’il n’en n’avait plus pour longtemps, comme s’il savait que le printemps viendra bientôt prendre son temps. Un temps pour chaque chose, un pas après l’autre, le plus important reste le pas qui vient, pas celui qui s’efface sous les vagues. La vie est devant, jusqu’au bout.



Regards


La neige comme un drap mortuaire recouvre toutes traces de vie, les paysages sont vides, blancs, livides à l’infini. Après quelques jours de gris, de sombres, voici venir l’azur bleu pur, le soleil resplendissant, l’absence des vents. C’est un froid sec et une belle lumière, rendue aveuglante par ce tapis immaculé qui donne à ce jour ses premières clartés. Le silence, presque assourdissant tant la neige étouffe aussi les bruits, modèle les sons comme les reliefs. Un jour différent, non, ce n’est pas un jour sans, c’est un autre jour, une autre vision de notre monde qui nous est offerte, la promesse d’un instant à quelques mètres, encore faut-il vouloir le voir, encore faut-il vouloir la cueillir.

Emmitouflé dans son manteau, une écharpe nouée, le béret vissé sur le crane, il referme la porte, délaissant le feu crépitant, le fauteuil moelleux, les accords mélodieux et la ronde des mots, il sort. Les doigts engourdis réclament les gants, le froid pique les oreilles et le nez trop habitués à la chaleur du foyer, ce froid vif mord plus qu’il ne pique, mais la nature est sublime, toute blanche, comme une mariée, elle s’avance devant ses yeux rieurs. Le regard, c’est la carte d’identité de l’âme, la seule empreinte qu’il soit offerte lorsque la tête est toute emmitouflée, seule l’expression des yeux, les plis des ridules donnent à l’autre les seules vraies réponses puisque venues directement du plus profond, oubliant tout travers ou tentative de contrefaçon. Le regard ne triche pas, il est né bien avant le corps, il en est le témoin, le gardien et le sémaphore, celui qui en délivre les messages, encore faut-il prendre la peine de s’y plonger. Tout est blanc, lissé par la brosse céleste, effacé le creux du chemin, recouvert le tas de bois, les arbustes, le mobilier du jardin, aujourd’hui il n’y a même plus de limite, le goudron tout comme le gravier de l’allée sont à l’unisson. Mais ce tapis n’est pas si vierge : quelques traces de vies sont creusées ici : les pattes d’un oiseau, la ligne empruntée par le chat, la neige creusée par un bec affamé, c’est la leçon de chose d’un matin tout blanc, bien plus amusante que dans les livres, ici, elle est vivante et se laisse deviner pour qui s’y attarde, pour qui se prête aux jeux des découvertes. Les pas crissent en écrasant le manteau blanc, comme des cailloux blancs ils trahissent les directions, ils tissent un fil d’Ariane tout au long de la promenade. Il marche, sans but autre que de se retrouver enfant, ébloui par la lumière, étonné par la neige, comme une première fois sans cesse renouvelée. Il marche et s’amuse de la fumée de sa respiration, de la majesté  des arbres dont les traits de blancs venus surligner la ramure et se détachant dans le ciel bleu pur révèlent bien plus la stature. La cheminée de la maison semble s’époumoner, délivrant ses panaches blancs à ce ciel vierge de nuages, les tuiles disparues sous un édredon de flocons rassemblés. Il marche, se retourne et emplit son regards de mille émerveillements, il savoure cet instant, plaisir éphémère qui mérite de quitter sa bulle de confort, magie du moment qui est venu, sans vraiment se poser et qui disparaitra dès que le soleil, plus haut, plus fort, brisera la glace, fera fondre ce paysage, dès que la terre avalera ce blanc trop présent, dès que les pas auront souillé ce monde immaculé.

Il continue sa promenade vers nulle part, il vit, il respire et il est heureux. De son âme d’enfant bien présente, il sourit à cette magie, à cette vie et à ces endroits loin des tumultes, et lorsqu’il faudra rentrer, lorsqu’il croisera ses propres pas en chemin, il rentrera ému de ces douces lumières et des ces paysages presque surnaturels, au fond, on ne voit jamais le monde qu’avec son propre regard, qu’avec ses propres yeux. Il n’est pas vraiment utile de le raconter, sachons juste le savourer et le pratiquer.



De passage

L’air frais de janvier s’enrichit aujourd’hui d’un vent vif amplifiant la sensation de froid dès lors qu’on se trouve exposé. Il n’y a rien de mieux pour s’en aller respirer le plein air que de se choisir un parcours un peu plus protégé. Quittons la côte exposée, prenons les chemins de traverses entre les haies, les bosquets, traversons ces hameaux aux maisons empilées, blotties les unes contre les autres, vieilles écuries transformées en habitats saisonniers, murettes basses et haies fleuries, c’est la nature qui résiste aux temps et aux frimas. Le corps enveloppé de plusieurs couches, les doigts couverts et la tête protégée, chaussettes épaisses et chaussures étanches qui accrochent bien la roche humide tout comme la boue des sentiers détrempées, nous voilà partis pour un tour qui n’en est pas un, mais au fond, doit-on toujours chercher à faire le tour de tout ? Etrange attitude de l’Homme, chercher la compétition, l’étalon à battre, un parcours de trois heures en faire en seulement deux et demi, et puis quoi ? L’important n’est pas le chemin ni sa longueur mais ce qu’il nous apprend et ce qu’il nous apporte. Nul besoin d’être en meute, à défier le chronomètre, à oublier dans les discours imbéciles le simple bruit du monde : un oiseau qui papille, un bruissement de feuille, un goutte à goutte de ruisseau, l’océan sur les rochers, le vent dans les arbrisseaux, la nature qui parle et raconte. Chose étrange, ici elle ne gémit pas, elle exprime et raconte, la lande, les terres, le sel, la mer, les Hommes, les peuples cachés sous les bruyères, les oiseaux de mer, la pluie qui s’invite, les pierres du sentier, tout est mélodie, discours et leçons, encore faut-il du temps, encore faut-il s’y inviter, loin des foules, loin du bruit artificiel. Que sommes-nous donc devenus pour n’être que des étrangers, des bourreaux de notre Terre ? Pourquoi ce désamour ? Pourquoi ce divorce ? Attitude supérieure de l’être le plus inférieur que la planète héberge mais pour combien de temps encore ?


S’enfuir sur une ile, loin du monde, n’est pas s’enfuir mais au contraire, se retrouver. Soi. Une ile est un château dont le pont levis est le bateau qui s’éloigne, dont les murailles sont ses belles falaises, dont les douves sont l’immensité des océans et dont le donjon n’est que le clocher du village. Isolement selon ses propres volontés, apaisement selon sa propre volonté. Plein air, chaque jour, quel que soit le temps ou plutôt la météo, mieux vaut éviter le quiproquo, le temps n’apporte rien, il n’est qu’un sablier imbécile qui d’ailleurs, ici se boucherait des cailloux qui le remplirait. Oublions le temps chronophage, vivons la météo, le ciel, l’eau, la terre, la vie dans ce grand ensemble cosmique qui devrait seul diriger nos vies. Marcher, sans but, écouter, respirer, regarder, sentir, toucher du bout des yeux ces terres immenses peuplées de mille espèces, se perdre entre ciel et mer, marcher et s’arrêter, parce qu’une trouée végétale a offert le regard sur la petite crique, parce qu’après la courte montée c’est les pierres grises du hameau d’avant le village, parce qu’un rapide arc-en-ciel est venu dire bonjour, parce qu’un bateau à la voile rouge passe près de nous, marcher, parce que c’est vivre, respirer et espérer que ce monde s’éveille enfin et comprenne que nous ne sommes que locataires et temporaires ici.


A jamais

Assis devant le monde, le regard perdu dans l’immensité, à peine quelques crêtes d’écumes s’en viennent souligner d’un trait de relief ces vagues molles d’un jour de janvier. L’air est frais, vif, mordant pourtant il est bienfaisant, respirable, il nettoie les poumons et emporte avec lui les pensées un brin morose. Quelques pas sur la côte, un sentier succédant au goudron des vieux chemins, quelques marches pour gravir le dénivelé d’un brin de falaise effondrée par les flots, des murailles de pruneliers et autres ronciers entre lesquelles il fait bon marcher puis enfin, posé comme oublié un banc face à l’océan, une invitation à voyager. Assis. Quelques notes de musique, le piano sonore aux notes posées entre deux silences pour accompagner le voyage et se laisser emporter. Loin. La foule n’est plus, la foule s’est tue, la foule adieu. Personne, que le vol précis des goélands, les cris des grisards attendant la pitance, que le souffle du vent dans les arbrisseaux. Symphonie. Le ciel est gris, de ces mille gris qui feraient tout à la fois le bonheur et le chagrin des peintres, difficile à cerner, à peine observer les voilà changeant. De ces couches de nuages voilant le soleil et venant se poser sur les flots à peine troublés qui feraient l’objectif du photographe, de ces grains de folies venant à peine mouiller la tête que déjà ils s’enfuient. Il n’y a pas de spleen, il n’y a pas de temps, parce qu’ici simplement le temps n’est plus, il file sans doute mais ici, il ne compte pas et on ne le compte pas. Bien sûr il y a le rythme des jours et des nuits, le rythmes des ouvertures des commerces et la sirène du bateau venant déposer puis reprendre ses flopées de voyageurs, seul lien entre le monde agité et la terre calme, ou plutôt, le caillou. C’est ainsi qu’il se nomme, caillou, un bout de roche poussée du fond des eaux, mais de son nom, il s’en fout, on ne vit pas pour un nom, un titre, on vit pour être. Soi. Ce jour frais et plus ou moins gris, combien préfèreront le passer au chaud, enfoui dans le ventre d’une maison à la chaleur presque suffocante lorsque l’on rentre enfin, aux senteurs de miel, de pâtisseries, de thés ou de chocolat chaud ? Combien resteront à
regarder derrière la vitre épaisse les cieux changeants oubliant d’y voir les mille reflets qu’ils savent faire défiler en un rien de temps ? Peu importe, tant pis ou tant mieux, c’est selon, il fait si bon gravir les sentiers comme bon nous semble, s’arrêter sur le vieux banc puis poursuivre la course qui n’en est pas une, pourquoi courir ? Nos existences ne valent rien de mieux que lorsqu’elles se posent, composent et prennent la pose qui s’impose devant cet absolu ravissement qui ne se révèle qu’à ceux qui en prennent le temps. La vie est ainsi faite : on nait, on grandit en voulant tout apprendre, tout voir, tout découvrir, on court pour accomplir cette mission, on entasse des images dans les tiroirs du temps, dans les albums d’images, dans les disques durs des machines puis un jour on s’assied, on regarde, simplement, on photographie du regard ces paysages simples et ouverts, on y fait sa mise au point et on sourit devant tant de beautés et de bienfaits. Simplement. Alors, dans le jour qui descend, on se lève, sans regret, sans affolement puis on rentre vers son port d’attache ou les amarres n’ont jamais été aussi relâchées, on goûte simplement ce trésor qu’on nomme ‘liberté. A jamais.





Le temps est un ruban d'écume

Les années passent, elles filent avec plus ou moins d’élégance, et si d’aucuns se mettent en transe et dansent à chaque changement du nombre au crépuscule de la pénombre, d’autres les regardent passer, sans regret, peut-on aimer une année achevée ? Les années partent, s’enfuient dans des mémoires, elles glissent et finissent par disparaitre, doit-on fêter la nouvelle née ou bien pleurer sur feu l’année ? Puis finalement, au fond, doit-on croire qu’une année démarre au 1er janvier, doit-on croire qu’elle se meurt sur son 31 ? Le temps est un ruban qui danse dans nos mémoires, c’est un cerf-volant voguant aux vents de nos évènements ; Tantôt il nous frôle, tantôt il nous caresse, tantôt il nous hérisse les poils, tout compte fait, il ne nous laisse pas indifférent. Indifférence ou pas, le temps vole et revient parfois nous toucher, parfois au propre, parfois au figuré, parfois au présent, parfois un vieux bout de ruban passé, toujours à temps mais il n’y a pas plusieurs ruban, il n’y a que le ruban du temps. Est-ce pour cela que le monde s’essouffle de ‘bonne année’ ? Tant pis et tant mieux, nul n’est besoin d’un minutage précis pour se rappeler que l’un existe et que l’autre se meurt, nul besoin d’un mois de janvier plutôt qu’un mois en fleur. Le temps est un ruban et nous sommes des papillons, volant de date en date pourvu qu’elle signifie quelque chose, une présence, un anniversaire, un souvenir.


L’armoire aux souvenirs croule sous les paquets enrubannés, il s’en échappe des senteurs différentes, des colorations variées et des mots d’un autre temps. Faut-il en clore la porte, la clouer au pilori ? Faut-il allumer un grand feu et mettre le feu à ces feux souvenirs ? D’autres paquets, d’autres rubans, d’autres étapes viendront alors occuper l’espace, nos vies ne sont que de grands escaliers où celui qui ne monte pas se vautre à la première marche, l’avantage étant de n’en point connaitre le nombre. Tiens, encore un nombre, au fil du temps, les nombres s’empilent, s’associent, se superposent et forment d’autres nombres que le grand ruban viendra désigner d’un pli que l’on nommera date ou bien rendez-vous, c’est selon. Oublions l’armoire, le lit, la chambre, oublions le refuge, le pavillon, le chalet, partons à la recherche du rien, c’est autre ruban qui parfois s’en vient, cette autre coquin qui se fait tout petit mais qui sait si bien apporter à nos vies ce tout petit rien. Partons respirer le grand air, allons près des falaises où s’époumonent dans de vagues relents ces flots d’écumes caressant les rochers. Ils cognent à grand fracas mais la roche résiste et tant mieux, sinon point de spectacle, nous ne serions que fétu sur un château de sable aux vagues agonissant. Le bruit, les saveurs iodées, les vagues, les gerbes d’écumes et le vent venant taquiner les cheveux rebelles, percer l’étoffe à toucher le corps. Alors le regard se perd dans la lande, les bruyères sont belles en cette saison, le paysage désert et les pensées voyageuses, oubliant un premier de janvier, oubliant une fin d’année, parce qu’au fond, ce qui compte, c’est bel et bien le temps présent, celui d’être ici, à jamais.


Il était temps

Il y a la page blanche, livide, insipide, elle effraie et attire à la fois, comme un abime ou les idées s’abimeraient, comme un écrin ou les mots se sublimeraient, comme le drap blanc d’une nuit blanche.

Il y a l’homme, assis devant, regardant fixement cette nuée sur le bois de la table, le regard hagard, les yeux dans le vide sidéral et sidérant d’un jour blanc, d’un jour semblant un autre, d’un jour sans blanc ou plutôt trop. Un jour de trop, un jour de plus, un jour de moins, un jour qui glisse, telle le stylo sur le papier trop lisse pour être honnête.

Il y a le stylo, ce stylo fétiche, bleu, à la pointe agile, roulant à l’envie dans ses pleins et ses déliés, une tenue confortable, à peine usée par les mêmes doigts aux mêmes emplacements, une sorte de prolongement du bras, du cerveau, de la pensée, des mots dictés, des mots dits, des mots écrits, des cris sourds qui s’en vont rejoindre l’abime d’une page plus tout à fait vierge.

Il y a la flamme d’une bougie qui vacille et danse, danseuse accrochée à sa barre, de mèche avec la cire blanche et qui fait jouer les contrastes du bleu sur le blanc, du blanc autour du bleu, du vide et du plein, du vide autour des maux, des mots vides, des maux dits à demi-mots, une flamme dansant autour d’un stylo revêche gardant la pêche pour encore bleuir la page, pour encore marquer la chair de papier de bleus indélébiles, peut-être bien débiles, de bleu à la bille.

Il y a les retrouvailles d’un soir éteint, un bout de planche, un bout de feuille, une flamme, un vieux stylo, un vieil homme dans l’ambiance chaleureuse d’une flamme qui danse en cadence, le parfum léger d’un thé fruité, la musique douce d’un jazz flirtant avec la bossa-nova d’une chanteuse brésilienne, un soir au bord du monde, un soir au bout du temps, un soir de temps en temps, le plaisir solitaire de l’écriture, la danse des mots, la magie d’une page livide qui se vide de son sang blanc, une page qui bleuit de froid ou d’effroi, une page qui se colore et se pare de mille bleus.

Il y a juste comme ça, des mots qui s’en viennent, des mots qui s’en vont, des morceaux de fausses rimes en rimmel dégoulinant, des pleurs et des fleurs qui s’effleurent, des vagues de l’âme qui partent en vague à l’âme, des encres sympathiques qui jettent l’ancre et larguent les amarres par-delà les flots de bleu, alors la page se gonfle d’orgueil, elle devient voile et met les bouts, emportant avec elle des bouts de phrases dans une phase de vie en total déphasage avec le rythme effréné de nos temps trop modernes, de nos réveils technologiques venant dévorer le sommeil au cœur des nuits noires pour sans coup férir en faire une nuit blanche ou demeure l’angoisse d’un nuit sans sommeil dans une nuit sans lune. Mais que fait la peau lisse ? Le drap blanc à peine froissé, la chambre sans lumière, le bruit du silence où résonne pesant le tic-tac de la vieille horloge, où crépite le feu d’une bûche trop sèche dans une cheminée affamée, l’esprit divague et cherche ses mots, les idées passent. L’esprit dit vague et les mots sont océan, sable ocre, soleil brûlant et bois tourmenté par les flots, la vieille estacade, les cris des oiseaux retrouvant leur plage enfin déserte. L’esprit s’y pose, il se blottit dans le creux du sable, son humble château, il regarde les gerbes d’écumes, les vagues vertes, alors le cœur aligne ses battements au rythme des flux et des reflux, subtil équilibre qui délasse et délaisse les sombres pensées, tendre richesse d’un rythme bio et logique sur lequel le rythme biologique prend le tempo pour retrouver le sommeil, le soleil et les énergies. 

Il était temps.